Koh Phangan, 8-13 février 2019
Des baignades dans une mer turquoise et tiède, des sensations fortes sur des scooters aux freinages douteux qui, malgré des descentes et des montées vertigineuses, nous ont jusque-là toujours amenés à bon port : d’une cascade à une autre, d’un torrent à un autre, d’une anse à une autre, d’un « view point » à un autre. Voilà le cadre de nos journées sur cette île splendide.

Sur mon deux roues, cheveux z’au vent, l’idée d’une sorte de journal de bord germant, je me dis que si je devais tenir un blog de vacancier ou un carnet de voyage, je l’intitulerais « Vous envierez un peu l’éternel estivant ». Même si dans sa chanson, Brassens supplie pour être enterré à la plage de Sète, ce vers – une fois extrait du reste du texte – colle à la sensation que semblent éprouver les nombreux touristes sur leurs motos. Ils sont venus (certains sont restés) pour retrouver cette sensation de liberté qu’on n’éprouve plus que durant la période estivale des vacances. On les sent heureux de ne pas porter le casque, de braver ainsi ce qui chez eux reste un interdit. L’adrénaline n’en est que plus grande, les sensations décuplées par le vent qui se faufile derrière les oreilles, caresse les lobes et les nuques, se glisse dans les chevelures et sur les torses laissés à découvert par des chemises négligemment boutonnées, volontairement dépareillées. Certes, le casque évite le traumatisme crânien en cas de mauvaise chute, mais il nous prive de bien d’autres sensations.
Je pointe ces touristes du doigt, eux qui ont été obligés de s’expatrier, de partir loin, pour (re)trouver ces sensations, comme s’ils avaient échoué à se créer une vie sensationnelle chez eux, sur le continent où ils sont nés. Dans ma tête, ce doigt réprobateur, moqueur et condescendant se retourne lentement dans ma direction. Je ne suis pas dupe : je suis dans la même situation, je suis l’un d’eux. Tel un préservatif trop frêle enveloppant un pénis de latex et de précaution, je craque : je quitte à mon tour mon casque. A une vitesse raisonnable, je fends l’air chaud de la Thaïlande et plonge dans la douceur de l’Asie. Après tout, je ne risque qu’une petite chute, pas une MST. Non, ce n’est pas bien d’enlever son capuchon, mais qu’est-ce que c’est bon !
En se promenant dans les allées des marchés, de nuit comme de jour, les innombrables étals de petites choses délicieuses se multiplient et offrent des odeurs, des couleurs et des saveurs extraordinaires. C’est épicé, ça pique, les lèvres brûlent parfois, mais tout est extrêmement goutu. Pour preuve, l’odeur du poisson restée sur mes doigts et montant à mes narines en cet instant. Ce poisson, cuit et doré sur sa grille posée là comme les lattes d’un sommier sur un lit de braise, est accompagné d’un riz blanc, de quelques légumes cuits à la vapeur et d’une sauce pimentée délicieuse. Extraordinaire. Légèrement citronnée, la dégustation est intense. Après une première approche prudente faite de bouchées attentives et calibrées, afin de bien sentir ce que je me mets sous la dent, la dégustation tourne à l’étreinte : les légumes et le sticky rice, associés au piment qui relève la douceur et le goût affirmé de la chair du poisson, ont raison de mes papilles qui m’envoient un message saliveux et clair : c’est délicieux.
Après les deux premières bouchées, mâchouillant et me retournant vers mes amis pour leur faire comprendre par de gros yeux globuleux de plaisir ô combien ce que je mange est exquis, je me laisse emporter par l’euphorie du moment, les sens en éveil. Un plat délicieux, les bruits, les lumières, les couleurs, les visages et les conversations autour de nous, la chaleur de ce marché nocturne où les odeurs montent en fumée vers les narines de chalands venus du monde entier pour goûter à cette cuisine à la fois simple et exquise. Un nouveau message me parvient du fond de moi-même : je vis un moment de bonheur.
Au milieu de cette extase, je peine à suivre la conversation entamée par mes amis et un Français bavard. Ce prof de boxe thaï est massif, ses muscles et ses tatouages débordent de son débardeur. Malgré la place qu’il prend, il n’existe pas vraiment pour moi en cet instant. Alors qu’il nous parle de la Thaïlande, de ce qu’il y fait et de ce qu’il faut y faire, je porte à sa conversation un intérêt qui frise le néant. Ne me raconte pas ta Thaïlande, laisse-moi vivre la mienne. Bien qu’il soit en face de moi, il n’est qu’une image floue et lointaine.
Mon plat est bientôt terminé. Cerise sur le gâteau, il y avait très peu d’arêtes. Malgré tout, leur nombre s’apprête à dépasser celui des morceaux de chair restant dans mon assiette. Je renonce finalement aux baguettes que j’avais utilisées jusque-là afin de mieux déguster ces derniers instants et faire durer un plaisir qui sera forcément trop court. « Quand y’en a plus, et ben y’en a encore ». Saisissant la carcasse du poisson du bout des doigts, je cherche les ultimes morceaux de bonheur charnel que recèle une assiette désormais déstructurée. Je finis par finir. C’est une tranchée après la guerre, un lit après l’amour. Étourdi par une satiété émotionnelle et stomacale, je constate à la fois que le colosse en face de moi a disparu et que ma bouche brûle encore de plaisir et de piment. Le front légèrement perlé de sueur, mon dos se renfonce enfin dans le dossier inconfortable de ma chaise. En guise de dessert, je me replonge dans les conversations et les sourires de mes amis et comprends que ce voyage sera mémorable. Peut-être même qu’il faudra en écrire quelques bouts, quitte à laisser traîner quelques arêtes.

Les glaçons culbutent les bords du verre dans lequel ma paille s’agite dans des mouvements incontrôlés et désarticulés. Elle balance irrégulièrement comme un danseur ivre qui aurait perdu toute notion du rythme et de l’équilibre. Installé comme un bien-heureux à l’ombre d’une paillote, je sirote un cocktail divinement fruité, savamment dosé, et m’apprête à reprendre courageusement la lecture. Malgré les vers teintés de mes lunettes, la mer resplendit de mille nuances de bleu dominées par une teinte turquoise éblouissante. La petite famille qui est arrivée il y a une vingtaine de minutes s’est enfin installée confortablement. Il aura fallu déballer les glaciaires, ôter les parés-haut, positionner sa serviette de façon précise et maîtrisée, l’étaler soigneusement sur le sable fin, et enfin se barbouiller de crème solaire. Ça sent le début de vacances, la période de rodage : on réapprend les rituels de la plage, on voudrait bronzer dès le premier jour pour prétendre que ce teint est naturel, quitte à risquer le coup de soleil. Mais leur teint blafard ne trompe pas : ils viennent d’arriver et le voyage semble peser sur leurs caboches aux mines fatiguées.
Leurs discussions ont cessé; l’heure est à la bronzette silencieuse. Une brise se faufile entre mes orteils, des vaguelettes viennent s’échouer timidement à quelques mètres de mes panards. Le sable est blanc, brûlant. Dans le lointain, Koh Samui découpe l’horizon. Autant dire que ça ne respire pas le stress. On est plutôt sur de la cure de quiétude et de détente, option sieste réparatrice. Mis à part le bambou un peu dur qui sculpte mon flasque séant et quelques insectes de passage, rien ne saurait perturber ce moment d’ahurissante béatitude.
Il est 11h42 lorsqu’un bruit sourd et étouffé arrive à mes oreilles. Je lève la tête et tend l’oreille, tel un chat qu’on aurait réveillé de sa sieste. Ce bruit ne m’est pas familier et je ne parviens pas à en deviner l’origine. Commençant son enquête, mon cerveau fait un tri relativement rapide et écarte quelques hypothèses : considérant la nature du bruit, l’impact n’a pu se faire ni dans l’eau, ni sur le carrelage bordant la piscine, ni sur la paillote qui m’abrite. Conclusion : ce bruit qui témoigne d’une certaine violence est le fruit de l’impact d’un objet volant non-identifié tombé sur le sable. En cherchant d’autres indices, mes yeux se posent à nouveau sur mes néo-vacanciers de voisins. Ils n’ont pas bougé d’un cil, toujours KO après leur périple. Seul l’un d’eux se redresse de sa sieste et regarde autour de lui d’un air inquiet et abruti de sommeil. Je comprends que l’OVNI a impacté le sable tout près de lui. Il est 11h43. On vient de comprendre. Il sourit, tire ses compagnons plagistes de leur sommeil et leur montre la noix de coco, échouée juste à côté de sa serviette saupoudrée de sable. J’ai du mal à sourire, car pour quelques centimètres, le touriste vient d’échapper à une fin de vacances prématurée, voire même, au vu de la taille de la noix, à une fin de vie anticipée. Le reste de la famille jette un œil ébloui vers la cime du cocotier qui surplombe la plage, puis un œil moqueur – quasi réprobateur – à la cible de cette tentative d’homicide commandité par Mère Nature. Comme si ce pseudo-incident ne valait pas la peine de se faire réveiller. Les yeux masqués par nos lunettes de soleil, la victime de ce dédain et moi-même échangeons un sourire complice. Le rescapé a failli réaliser le fantasme de tous les vacanciers : devenir un éternel estivant. Cette plage pour ultime demeure, une noix de coco pour ultime pépin, il a échappé au sommeil libérateur d’une sieste éternelle. Mais à quoi bon passer sa mort en vacances ?