En pleine lecture, je me suis arrêté sur une phrase. Le genre de phrases qu'on est tenté d'écrire sur un carnet et de garder en tête, comme une référence à laquelle on pourrait se rattacher à différents moments de l'existence, pour rester critiques sur notre propre condition. Cette phrase, extraite du roman d'Elena Ferrante "Le Nouveau Nom", est la suivante : "les journées passaient sans que, l'espace d'un instant, je ne me sentis vivante".
Trois jours et trois nuits, voilà ce qu’il faut aux Cambodgiens pour fêter la nouvelle année. Les festivités entrevues la veille n’étaient que l’échauffement, le temps du temps passé en famille, au calme. Ce soir, toutes ces familles sont dans la rue.
Les journées sont chaudes voire brûlantes. Nous sommes à la fin de la journée, le soleil et les températures ont entamé leur chute. Chasse à l’ombre et cache-cache avec le soleil peuvent enfin cesser. Les filles sur leurs petites motos n’ont plus besoin de maintenir au-dessus de leur tête des tissus tenus à l’horizontale par le vent, mais l’air que je traverse sur mon scooter est encore chaud et sec.
En rentrant dans le centre-ville de Kampot, capitale du poivre vert – spécialité locale : crabe au poivre vert – je reçois quelques gouttes qui arrivent de je ne sais où, mais à coup sûr pas du ciel. Incrédule, je repère vite la source. Sur le trottoir de droite, un bambin armé d’un pistolet à eau aussi gros que lui arrose la route et ses usagers. Ce n’est qu’alors que je réalise que la chaussée est trempée sur des centaines de mètres et que ça ne peut être l’œuvre de ce seul gangster miniature. Je finis par comprendre. Sur les deux-roues autour de moi, tous les jeunes sont armés. On s’arrose d’une moto à l’autre. Les enfants les plus jeunes retenus par leur mère sur le pallier des maisons et des boutiques familiales compensent leur immobilité par une consommation frénétique de munitions. Les passants, motorisés, touristes, locaux, jeunes, vieux, Bouddhistes, Musulmans, Chrétiens, nous sommes tous égaux devant la loi de l’arrosage.
Slalomant dans le trafic, je me rapproche d’un pick-up à l’arrière duquel sont postées quatre fillettes dont les regards malicieux trahissent de cruelles intentions. Dans cette guerre, tous les enfants sont soldats. Armées d’écuelles, elles disposent à bord d’une réserve d’eau conséquente. En plongeant leurs armes dans ce que je devine être un énorme baril, elles remplissent les petits récipients avec efficacité et une énergie débordante. Inéluctablement poussé par les vagues du trafic, je les observe de plus en plus près. Les quelques mètres qui nous séparaient il y encore quelques secondes ont fondu comme neige au soleil. Je serai bientôt à portée de tir; il n’y aura pas de quartier, pas plus de prisonniers.
Je croise le regard de la plus déterminée, chef de la bande à coup sûr. La chipie me fixe tout en plongeant son écuelle dans sa réserve d’eau. Guidon en main, ma seule arme est la fuite. Malheureusement, la densité du trafic ne me consent plus la moindre parcelle d’asphalte pour m’extirper de la zone de contact. Coincé dans ce peloton de motos et de voitures, j’attends que mon bourreau mette son plan à exécution. Maintenue par une main frêle et ferme à la fois, pleine à ras bord, l’écuelle laisse échapper quelques gouttes qui sautent du récipient au rythme des spasmes d’excitation de la petite fille. Au moment précis où je songe à mes dernières volontés, une moto surgit de nulle part, se faufile et me dépasse. Bloquée, elle est contrainte de s’arrêter et s’intercale entre moi et le pick-up qu’elle touche quasiment de sa roue avant. En un instant, le regard de la petite s’illumine, comme celui d’un prédateur qui vient de comprendre que la chasse sera encore plus facile qu’escompté. D’un geste sec, elle fouette l’air avec son écuelle, l’eau jaillit et vient s’écraser sur le jeune pilote immobilisé juste devant moi, rincé.
La pupille de la petite est dilatée d’adrénaline, de plaisir et de satisfaction, l’écuelle vide. Le trafic se décongestionne enfin. Le temps qu’elle recharge, je serai déjà loin.
Les salines aux alentours de la capitale du poivre.
Cinq heures que l’on secoue, que l’on tangue. On penche même sérieusement, sans jamais chavirer. Bonne partie de l’équipage a sûrement le mal de mer. Sous nos fesses posées sur les sièges du van qui nous emmène vers le Sud, pourtant, c’est pas la mer. Rien d’autre que de l’asphalte brûlant.
Depuis quelques secondes, deux de nos quatre roues ont quitté le béton et se sont déportées à l’extérieur de la route. Cette portion de terre ocre poussiéreuse se trouve quelques centimètres plus bas que la chaussée, ce qui explique notre inclinaison à tribord. Je scrute le chauffeur et étudie la carlingue qu’il pilote. Les deux ont l’air dans un état raisonnablement bon. Quoi qu’ils semblent, j’ai décidé depuis le début de notre périple que je leur ferai une confiance aveugle. Comme si j’avais le choix.
Le ciel, les oiseaux et un Khmer
Au départ, après avoir laissé ma place à un couple, puis à un autre, afin que tous ces tourtereaux puissent rester près de leur tourteral, je me retrouve finalement à une place de choix : juste derrière le chauffeur et les deux places dites « du mort » qui n’ont jamais aussi bien porté leur nom. Légèrement en retrait par rapport à cette première ligne, je profite d’une vue idéale sur la route. Installé, je vais pouvoir profiter du spectacle. Il commence par la sortie de la capitale cambodgienne. Bien moins grande que ces voisines de grandes sœurs Bangkok, Hanoi ou Saigon, je m’aperçois vite que Phnom Penh n’en est pas moins pleine de ressources.
Phnom Penh
15h. Nous partons presque à l’heure et arriverons dans quatre heures. Vu les difficultés que nous rencontrons ne serait-ce que pour nous extraire de notre parking de départ (que nous refusons délibérément d’appeler gare routière), mon petit doigt me dit qu’espérer ne passer que deux paires d’heures dans ce bus relève du doux fantasme. Mètre par mètre, feu après feu, nous gagnons du terrain vers la sortie de la ville. Après plus d’une heure de lutte dans la chaleur étouffante de bouchons dont nous faisons toujours partie, je décide de consulter mon GPS pour comprendre où nous en sommes. Nous allons passer près de l’aéroport que je sais proche du centre-ville. Mon GPS fait le calcul : nous avons parcouru environ 9 kilomètres depuis notre point de départ. La ponctualité au départ me donne de l’espoir : peut-être ont-ils compté les embouteillages dans l’estimation de notre heure d’arrivée. Peut-être.
Nous sommes enfin réellement sortis de la ville quand je me fais une raison : le trafic sera fou jusqu’au bout. Motos, poids lourds, pick-ups remplis d’enfants, bennes pleines de gens affluent sans discontinuer et débouchent des chemins de terre ocres qui rejoignent la route principale comme des rivières leur fleuve. Sur la terre battue qui borde la route, des échoppes, des marchés et marchands de nourriture, des enfants, des anciens, des bovins, des poulets, des chiens. Ici, à la différence de la ville, plus personne n’a la peau claire. C’est le Cambodge des campagnes qui bosse depuis des générations sous le cagnard. Que des peaux rouges, jusqu’à cette station service devant laquelle je découvre une tâche blanc pâle. Le regard hagard, l’air con et la vue basse, bossue et côtes apparentes, une vache fait un arrêt aux stands. Elle est arrêtée là, comme attendant qu’on la ravitaille pour repartir affronter la chaleur et la faim. Étrange, il n’y a ici ni ombre pour la soulager, ni herbe à mâcher. Elle erre au bord de la chaussée, victime d’un accident de la broute.
Incommodés par la présence bovine, deux chiens frêles aboient et tentent de mordiller les pattes maigrichonnes du bétail aux côtelettes saillantes. Apeurée malgré son abrutissement et son épuisement, la vache sursaute à cette attaque gratuite et fait quelques pas mal maîtrisés de côté. Surpris par ce mouvement brusque, les chiens font canine arrière, courageux mais pas téméraires.
Je remets finalement les yeux sur la route en préférant sourire du style de conduite locale. Crispé, priant de tout coeur de ne pas avoir à traverser le pare-brise que je scrute depuis le départ. Des vaches au regard bœuf-né tentent des traversées impromptues. Les automobilistes freinent sec, sans pour autant paniquer, et slaloment entre les bêtes qui se trainent lentement, en fil indienne, maigres comme des mannequins de mode : « je traverse où je veux et quand je veux… Parce que je le veau bien. »
Nous passons et dépassons de nombreux camions dont les bennes arrières sont pleines d’hommes et de femmes qui se tiennent debout, les uns contre les autres, la tête couverte par un tissu pour se protéger du soleil. Ils sont entassés, serrés comme des sardines et le soleil les écrase, confine leurs têtes sous leur pare-soleil de fortune. La frontière entre les notions d’humain et de bétail s’est encore amincie. Tous ces véhicules sont déconcertants, si pleins qu’on pourrait se demander si ces gens sont déportés dans des camps de travail. Je ne crois pas : du travail, ils en reviennent, tout simplement. Un camion surpeuplé en dépasse alors un autre. Un liquide vole d’un engin à l’autre : les gens s’aspergent pour supporter la chaleur. Nous dépassons à notre tour un de ces camions qui, à l’arrêt, semble prêt à repartir. Face à lui, une jolie petite fille au sourire malicieux tient dans ses mains ce que je comprends être des poches d’eau. Dans la benne, à l’arrière du camion, un homme à l’air implorant lui fait signe de lui en envoyer une. La petite s’exécute : elle lui lance à la fois une poche d’eau et un rire sonore. La bombe à eau éclate sur l’homme. Un peu de fraîcheur pour lui et ses voisins.
Nous sommes – c’est assez rare pour être souligné vu notre vitesse de croisière – dépassés par un van d’un modèle similaire au nôtre. Capacité identique, plafond un peu plus bas. Pourtant, le van en question a bien dix ou quinze ans de plus que celui dans lequel nous circulons. Toutes ses fenêtres sont grandes ouvertes, d’une part pour faire circuler le plus d’air possible dans l’habitacle, d’autre part pour gagner quelques centimètres de contenance pour les gens entassés à l’intérieur. Nous dépassons à notre tour le même petit van plein, ce qui nous offre une deuxième occasion d’étudier l’engin et son contenu. Son coffre est ouvert, des jambes pleines de pieds se balancent dans le vide. Visiblement, les hommes sont à l’arrière, les femmes peuplent le reste de la surface habitable. Des bras et des têtes dépassent des fenêtres pour gagner en place et en oxygène. Là où, dans notre véhicule, mes voisins de devant sont deux, à la place du mort, le van qui nous dépasse à nouveau accueille cinq ou six femmes les unes sur les autres. Il nous dépasse une dernière fois. Je croise des regards saisissant d’impassibilité. Confus, j’opte pour le même type d’expression, aussi neutre que possible. Un sentiment paradoxal traverse mon esprit en bousculant mes neurones gâtés de jouissances, de surprises et de beautés depuis des semaines maintenant. L’euphorie du voyage, de la découverte et de la rencontre est en train de trébucher sur cette route concassée. Mes dernières rencontres avaient pour dénominateur commun la spontanéité et l’insouciance. Pourquoi ne suis-je alors pas en train d’agiter une main et un sourire par la fenêtre pour faire part à ses gens de mon euphorie ? La réponse est difficile à formuler. Je me mets à songer à leur paralysie faciale, à la mienne et à ce qu’elles traduisent. Après quelques minutes, j’arrive à démêler le nœud de mes pensées. Si le voyage permet à des gens différents, éloignés dans tous les sens du terme, de se rencontrer, s’il permet de sauter certaines barrières, s’il permet d’échanger sans parfois ne devoir dire un mot, là non. Là, sur l’asphalte gangréné de nids de poule, un fossé immense, un gouffre sépare les deux véhicules. On n’aura pas l’occasion de briser la glace, de partager un repas, une cuite, une danse ou quelques rigolades. Là, il y a un bus d’occidentaux d’un côté et un bus de Cambodgiens de l’autre. Un bus de « riches » et un bus de « pauvres ». Le bus est du même modèle, comme pour nous rappeler que nous vivons bien sur la même planète, mais ils sont plus du double de passagers à occuper le même espace que le nôtre; de notre côté, le plus gros souci de ce voyage – outre la conduite de notre chauffeur – est de ne pas laisser coller notre short trop longtemps au faux cuir de nos larges sièges. On vit bien sur deux planètes différentes en fin de compte.
La pluie s’est mise à tomber dru. Elle fouette le pare-brise puis est balayée par les essuie-glaces. L’eau projetée par les pneus contre le bas-de-caisse fait un vacarme du tonnerre. Cette frénésie laisse le chauffeur impassible. Déluge ou sécheresse saharienne, sa conduite resterait la même. Le ciel est gris au-dessus de nos têtes mais à l’horizon, dégagé, il jaunit et donne un fond or à ce cadre trempé parsemé de palmiers, de bananiers et de câbles électriques.
On double encore quand je sens le van partir en suspension sur l’eau. Ces quelques secondes d’aquaplanage remettent soudain en question ma résolution initiale : vais-je réussir à faire confiance à notre chauffeur jusqu’au bout ? L’heure de la pause tombe à pic. Un arrêt d’une demi-heure pour manger. Les quelques mètres qui séparent le van de notre « aire » « d’autoroute » suffisent à nous tremper. Une fois à l’abri, je demande à notre chauffeur combien de temps il nous reste. Il est 18h30. Nous devions arriver à destination dans une demi-heure. Encore deux heures, me répond-il. Nous arriverons trois heures plus tard, vivants.
C’est un bruit de pic-vert métallique, un moteur quatre temps. Enfin, j’y connais pas grand chose mais quand ça fait du boucan façon marteau-piqueur, j’ai appris que c’était un quatre temps. De ceux qu’on trouve sur ces grosses motos rugissantes et rutilantes au guidon relevé. Pourtant, aucun deux-roues à l’horizon.
Il est quatre heures du matin quand je suis réveillé par ce bruit. Surpris, ahuri et abruti de sommeil, je n’ai pourtant pas besoin de consulter ma montre pour savoir l’heure qu’il est. Une fois passées les quelques secondes d’incrédulité et de confusion qui suivent un réveil en sursaut, je me souviens ce que notre hôte nous a expliqué la veille, à l’heure du repas. Tous les matins, les pêcheurs du village s’en vont vers le lac Tonlé Sap en remontant la rivière qui traverse le village. Nous y sommes, et à vue d’œil collé le ballet du départ à la pêche dure une bonne heure.
La veille, à notre arrivée en milieu de journée, nous avions découvert un décor saisissant. Des maisons suspendues à plusieurs mètres du sol séparées de la terre par de solides pilotis, une rivière si basse qu’on peine à croire que son niveau arrivera un jour au niveau de la terrasse des habitations, un village perché, fait de bambou, de bois et de taule. Quelques minutes sur place nous suffisent pour prendre acte de la puissance des moteurs vrombissants des bateaux qui empruntent l’artère principale du village. La moindre embarcation se fait entendre distinctement à des centaines de mètres de distance. L’oreille est avertie bien avant l’œil du passage de chacune de ces barques supersoniques.
Et au milieu coule une rivière
Kampon Khleang baigne dans la saison sèche et l’eau ne chatouille pas encore les échasses des maisons surélevées. Pourtant, avec la saison des pluies, l’eau finira bien par monter au niveau des habitations. Celles-ci sont spacieuses, composées d’une grande pièce principale qui fait à la fois office de salon, de salle à manger, de chambre, de cuisine et de terrasse. A l’intérieur, les structures sont en bois, comme les pilotis qui soutiennent l’ensemble. Postées sous les maisons, des réserves de bois qui seront déplacées avant que l’eau ne vienne les saisir. Les toits sont de couleurs bleue, blanche, orangée. Quelques-uns sont couverts de tuiles.
Elles ont des pilotis
Cette nuit-là, à moitié assoupi sous ma moustiquaire, les oreilles agressées, j’essaye de comptabiliser le nombre de bateaux au départ. Les paupières et les jambes trop lourdes pour aller voir le spectacle de mes propres yeux, je compte à l’oreille et en distingue un, deux, trois, puis trop. Rapidement, c’est la cohue et j’ai l’impression que les bateaux ne passent non plus sur la rivière quasi asséchée mais entre les fibres de mon matelas. Les marteaux-piqueurs trouent la nuit, la craquellent, la réduisent en morceaux avec une violence sonore qui contraste avec la douceur du village, de ses habitants, de leur accueil et de leur mode de vie. Notre village apaisé est soudain transformé en une nocturne manifestation de bikers.
Somnolent bercé au rythme d’un chaos sonore digne d’une étape du Paris-Dakar, je suis définitivement réveillé et rappelé à la réalité du lieu lorsqu’une musique stridente que je devine traditionnelle monte de la rue en même temps que la lumière du jour. Nous sommes pris en sandwich : les bateaux côté rivière, la musique côté rue. La notion de tapage nocturne vient de prendre deux crochets en pleine mâchoire. Au bord du KO, bave aux lèvres, nous titubons dans nos lits suspendus par quatre cordes à quelques centimètres du sol. Malgré ce réveil précoce en fanfare, nous restons sereins, membres engourdis et bouche pâteuse, bercés par le confort d’un matelas ferme, d’un oreiller moelleux et d’une literie fraiche comme la nuit claire qui nous a offert une baisse des températures. C’est l’aube, je couvre d’un bout de draps un pied saisi par une fraicheur insoupçonnable au moment du coucher. J’éteins même le ventilateur au-dessus de nos têtes. Le seul mouvement de nos lits qui balancent légèrement permet à l’air de s’infiltrer à travers la toile de la moustiquaire.
Le bruit des bateaux s’est tu, j’ai dû m’assoupir à nouveau. La température est remontée, je libère mon pied de l’étreinte du drap. L’affreuse musique persiste mais ne nous dérange plus. L’endroit et son atmosphère sont bien trop uniques pour que nous soyons incommodés par quelque nuisance sonore que ce soit. Je réalise alors ô combien cette aube chaotique est douce. Ce réveil prématuré a frappé par sa violence, il nous enlace maintenant de sa langueur.
Una mattina, l’envie d’écrire en italien m’a pris comme une envie de pisciare. J’ai dépeint ma colazione et tenté d’exprimer les instants d’anxiété et de piacere que procure la dégustation d’un œuf au plat. Pour vous faire partager ce moment (veinards !), j’ai décidé de transalpiner mon texte, écrit au départ dans la langue de Dante.
Œil pour œuf
Il est 10h passées. Impensable qu’ils me préparent le petit-déjeuner à une heure aussi tardive. Je sors de ma chambre, descends les escaliers qui mènent au rez-de-chaussée et laisse mollement tomber ma paire de fesses sur une chaise. Mon espérance, modeste : à défaut d’une véritable colation, obtenir ne serait-ce qu’un simple café. Avec moi, un livre et mon carnet de notes.
Peut-être la réceptionniste
veut-elle se faire pardonner du check in
désastreux de la veille, mais à ma grande surprise, j’ai bel et bien droit à un
petit-déjeuner complet. Je commande un café vietnamien : noir, fort, avec ce
parfum si caractéristique qui embaume désormais chacune de mes journées passées
dans le pays. En guise de sucre, une larme de lait concentré.
Deux assiettes accompagnent ma tasse. La plus petite est colorée de trois généreux morceaux d’ananas et d’un fruit de la passion. La plus grande ressemble à un smiley : deux œufs en guise d’yeux, une mini-baguette en guise de sourire. « Xin Chao », lui murmure-je au creux de l’assiette.
Empoignant avec détermination mes couverts, je me prépare comme un chirurgien à une opération délicate visant à garder les jaunes d’œuf intacts le plus longtemps possible. Je prends mon temps mais sais qu’il m’est déjà arrivé de trop attendre, laissant ainsi l’œuf continuer sa cuisson dans l’assiette, jusqu’à devenir dur. Je finis par me faire une raison et décide que le moment est venu de laisser glisser la lave or dans le cratère encore immaculé de mon assiette.
Timidement, je scalpe un morceau de blanc. Le jaune se trouve maintenant à un millimètre d’une chute en avant qui le ferait irrémédiablement couler dans mon plat. Mon couteau effleure la cornée de l’œil avec minutie. Le jaune craque immédiatement et entame sa course. Cœur, estomac et cerveau entrent dans un état de panique aigu : le moment de plaisir est arrivé et il faut à tout prix ne pas le gâcher. Je jette un bout de pain dans la lave tiède, puis après l’avoir ramassé, le porte à ma bouche, en savourant le moelleux de l’aliment et de l’instant.
En suçotant mes doigts, je réalise que la lave restée au contact de la céramique continue de s’écouler et de refroidir. Le temps nous est compté. J’interromps brusquement ce moment de jouissance pour m’en offrir un nouveau en répétant l’opération pain-œuf-bouche. Le liquide visqueux a déjà notablement refroidi, mais cela n’enlève rien à ce tiède moment. En quelques instants, l’œuf a disparu. Inquiétude, jouissance, satisfaction. Tout cela est passé si vite.
Je tente alors de me rassurer : mon plat rond au sourire baguette avait deux yeux, il a maintenant une allure de cyclope. Sous peu, il aura définitivement perdu la vue.
Un carnet de voyage en voyage
Con un uovo iniziò
Sono le
10 passate. Non mi prepareranno mai la colazione a quest’ora. Esco dalla mia
stanza e scendo le scale che portano al piano terra, lascio cadere il mio
sedere su una sedia con l’unica speranza di ottenere un caffè. Mi porto dietro
un libro, una penna e il mio taccuino.
Saranno
il check in e l’organizzazione
sbagliati della vigilia, ma alla fine avrò diritto ad una colazione. Ordino un
caffè vietnamita: nero, forte, con questo profumo molto particolare che ormai
caratterizza ogni giornata passata in questo paese. Come zucchero aggiungono un
pò di latte condensato.
Pochi
istanti dopo aver ricevuto la mia dose di caffè, mi porgono due piatti. Quello
piccolo è colorato da tre bei pezzi di ananas e un frutto della passione.
Quello grande assomiglia ad uno smiley: due uova al posto degli occhi e una
sorta di piccola baguette a mo’ di sorriso. Gli sussuro: « Xin Chao ».
Posate in mano, come se fossi un chirurgo, mi preparo ad un intervento delicato. Voglio tenermi i tuorli intatti il più possibile. Però mi è già capitato, spesso, di aspettare troppo, finché l’uovo non è diventato sodo (continuando la sua cottura nel piatto). Alla fine me ne faccio una ragione e decido che la cosa giusta da fare è iniziare subito a far scivolare la lava gialla dell’uovo nel cratere ancora immacolato del mio piatto.
Timidamente,
taglio un pezzetto di albume. Ora il rosso si ritrova ad un millimetro dal
colare. Vado. Il mio coltello sfiora la cornea dell’occhio. Il rosso si
scioglie immediatamente e scorre sul piatto. Cuore, stomaco e cervello entrano
nel panico: è giunto il momento della goduria, e non possiamo permetterci di
rovinarlo. Butto un pezzo di pane in questa lava tiepida. Porto il pane ormai
colorato alla mia bocca, assaporando la morbidezza dell’alimento e
dell’istante.
Contemporaneamente,
capisco che la lava rimasta sul piatto continua a scorrere e a raffreddarsi.
Devo sbrigarmi. Accorcio l’istante di godimento per offrirmene un altro. Ripeto
l’operazione pane-uovo-bocca. Il liquido vischioso è già un pò più tiepido. Me
lo godo lo stesso. In un attimo, l’uovo sparisce. Ansia, goduria,
soddisfazione. Tutto ciò è successo in pochi istanti. Ed è già passato.
Cerco
di rassicurarmi: il mio piatto rotondo col sorriso a forma di baguette aveva
due occhi. Ora mi fa l’occhiolino. Fra un po’, avrà definitivamente perso la
vista.
Nous
débarquons à l’hôtel en trinôme et découvrons nos chambres respectives. Signe
distinctif : pas de fenêtres. Cela explique sans doute le prix dérisoire de la
demi-pension que nous avons réservée. Pas grave, le Sharks Hostel est doté d’un joli patio et d’une terrasse lumineuse
que l’on peut facilement ombrager en déployant une immense bâche au-dessus de
nos têtes lorsque le soleil cogne trop fort. Après avoir passé quelques jours
dans les montagnes du Nord du Vietnam et goûté à leur météo changeante, l’ombre
est redevenue une alliée. Finies la brume – voire la bruine -, nous voilà de
retour sous des latitudes plus clémentes, à quelques kilomètres de la mer. Clap
de fin pour les chaussettes, c’est le retour du clapotis des nu-pieds. La
chance nous sourit : les chambres sont déjà libres. Il est environ 8h du matin
quand nous posons enfin nos sacs au pied de nos lits. Nous sortons d’une nuitée
de bus agitée, et à la différence de mes compagnons de route, je n’ai pas
vraiment envie de dormir. Alors qu’ils optent pour une sieste réparatrice, je
commande à la réception un petit-déjeuner omelette, tomates et cà phê (en vietnamien dans le texte).
« Voulez-vous qu’on vous montre sur une carte les choses à faire et à voir
en ville ? » Plus tard, merci.
La terrasse, baignée d’une atmosphère estivale, se prête parfaitement à la méditation somnolente et à l’écriture de quelques lignes. Nous avons retrouvé la torpeur des matins tièdes à la sortie de notre bus de nuit. Ces night buses sont d’ailleurs plus souvent appelés sleeping buses, engins dans lesquels la position assise n’est pas une option et où, bien que forcément allongés, on ne dort pas si facilement tant les secousses et les klaxons de la route sont incessants.
Abruti
par une nuit sans sommeil et la température clémente, j’attends mon café avec
une sérénité si grande que je ne sens plus ni mes jambes ni mes paupières
pourtant lourdes de fatigue. Le museau chauffé par le soleil matinal, j’observe
les pensionnaires de l’hôtel se réveiller un à un quand l’un d’entre eux – un
jeune homme – s’assied en face de moi après m’en avoir demandé la permission.
Les autres places de la terrasse étant prises ou trop étriquées, il a opté pour
la petite table que j’occupe et que je vais visiblement devoir partager. Mon
café ne m’a pas encore rejoint et alors que mon nouveau voisin entame la
conversation, le poids de mes cernes noires et de ma nuit blanche se fait
finalement sentir. Il m’explique dans un anglais made in China qu’il est ici pour étudier le vietnamien. Mon café se
présente enfin. Au Vietnam, le cà phê est
corsé, parfumé, goûtu et souvent rendu onctueux par l’ajout de lait concentré.
Une autre particularité : il est servi dans une tasse surmontée d’un filtre où
le mélange eau chaude-café s’opère puis s’égoutte lentement. Souvent trop
lentement. Les yeux fixés sur ma tasse au quart pleine, j’écoute d’une oreille
forcément distraite mon compagnon de petit-déj qui croit bon de me faire
découvrir ses manuels scolaires. Quelques poils esseulés au menton, une mine
débonnaire, un sourire si franc qu’il pourrait donner raison aux dessins
caricaturaux de Hergé, y’a pas à dire, il est sympa mon camarade. Mais y’a-t-il
un monde si immense entre nos deux civilisations pour qu’il ne comprenne pas
qu’avant le café noir du petit blanc, celui-ci est incapable de communiquer
correctement ?
Ma
tasse est remplie à moitié, l’égouttement est bientôt terminé. Comprenant qu’il
me reste quelques secondes à patienter avant la première gorgée, je décide de
prendre le taureau par les cornes : j’attrape le manuel de vietnamien et tente
de me plonger dans la peau d’un étudiant qui débuterait l’étude de cette
langue. Exotique, le Vietnamien semble à des années-lumière de nos langues
européennes, mais l’alphabet latin me donne envie de ma lancer : sans en
comprendre le sens, je lis à haute voix les phrases de certains exercices en
suivant les règles de prononciation du français. Mon interlocuteur est bluffé
par ma prononciation ! Il me communique son admiration aux sons de « inhin,
inhin » accompagnés de petits hochements de tête. Nous partageons quelques
franches rigolades sans que je sache réellement si nous nous fendons la poire
pour les mêmes raisons. Ces quelques sourires me dérident finalement un peu la
matinée, d’autant que mon café est prêt : je retire le filtre posé au sommet de
la tasse et déguste un liquide presque trop tiède, une omelette accompagnée
d’une baguette façon bánh
mì. Le tout englouti, je m’éclipse en souhaitant bonne chance et bon
courage à l’étudiant.
Après
une journée de marche et la visite de la citadelle de Huế, nous décidons de nous rendre à la plage, distante d’une
vingtaine de kilomètres du centre ville. Nous y découvrons une mer agitée et
une plage animée. Peu se baignent : le soleil a commencé sa descente et, à
l’approche du soir, l’air s’est rafraîchi. Claquettes dans les mains, nos pieds
s’enfoncent dans le sable alors que nous longeons la côte en direction de la
boule rouge suspendue au-dessus d’un décor de plage, de déchets, de bateaux de
pêcheurs et de bicoques aux mini chaises en plastique qui attendent le séant
des passants affamés ou assoiffés sous des toits de taule.
« Hello! »
m’interpelle un jeune homme qui paraît réservé mais suffisamment content de
voir un étranger pour tenter une approche. A 19 ans, il parle un bon anglais et
souhaite partir étudier en Australie. Ensuite ? Monter son business, ici. A
côté de nous, assis, son ami ne participe pas à la conversation, bloqué par la
timidité et une connaissance de la langue anglaise que je devine nulle.
Peut-être lui aussi rêve-t-il d’Australie, d’études supérieures et de business plan mais il se contente pour
l’instant de dessiner des formes dans le sable avec ses pieds. Par moment, ses
jambes s’immobilisent, son buste et le bout de ses pieds se redressent et, à
l’aide de ses mains, il saupoudre ses orteils de sable fin. Joie inépuisable.
Pas avare de transparence, mon interlocuteur m’explique qu’il a hésité à
m’adresser la parole car il avait peur que je n’aie pas envie de discuter, que
je ne lui réponde pas, que je l’ignore. C’est tout le contraire : je lui
réponds qu’il a bien fait de m’aborder et que rares sont les regrets lorsqu’on
se jette à l’eau. Je salue cette bande de deux en me disant qu’il serait bon
d’appliquer à moi-même les conseils que j’assène aux autres.
Mes
amis ayant pris de l’avance, je les retrouve assis entre deux bateaux de
pêcheurs au nez et à la poupe joliment retroussés. Basse, la marée les a
laissés sur le sable comme des baleines échouées et viendra les reprendre dans
quelques heures. Ils ont l’air faits de bric et de broc mais d’une solidité à
toute épreuve.
« On
continue sur la plage ou on s’arrête boire une bière dans le bouiboui juste là
derrière ? ». C’est avec cette question rhétorique que s’arrête notre
promenade côtière. Installés sur nos chaises en plastique rouge modèle école
maternelle – on serait presque aussi bien accroupi – nous observons le soleil
décliner et le ciel encore s’obscurcir. Trois bières please, demande-t-on poliment. « Ni des petites, ni des tièdes,
il fait chaleur. Fais-nous péter une blonde locale bien fraîche. Ouais, ouais,
une de celles sans grand intérêt si ce n’est celui d’avoir un nom exotique qui
à chaque gorgée nous rappelle qu’on est au bout du monde », murmure-je intérieurement,
sachant pertinemment qu’on la boira comme si c’était la meilleure du monde.
Contrairement à ce qu’ont pu écrire certains, le plaisir de la bière ne
commence ni à la première gorgée ni à la mise en bouche du liquide. Notre être
est équipé de cinq sens mais dispose aussi d’une sensibilité d’esprit qu’il est
bon de cultiver. Prenez le cinéma par exemple. Quand commence véritablement le
plaisir du spectateur ? A l’achat du pop corn pour certains, au bruit du billet
en papier coupé en deux d’un geste sec et franc pour d’autres, au début de la
première bande-annonce ou à la plongée de la salle dans le noir, ce moment où
les spectateurs ne se permettent plus que de chuchoter ? Peu importe, chaque
esprit en décidera, mais nous avons l’embarras du choix dans le catalogue des
petites joies de l’existence. Le voyage, c’est un peu les soldes : on ouvre le
catalogue des émotions et on se rend compte que tout est plus accessible qu’à
l’accoutumée. Alors feuilletons.
Mais
retournons à nos houblons. Si tant est que la cervoise soit servie bien
fraîche, le contact de la paume de la main avec le contenant est le véritable
moment de la rencontre avec le produit (pour de meilleures sensations nous
sommes ici catégoriques et recommandons un service au verre ou, à défaut, dans
une bouteille en verre, plutôt que dans une cannette en alu ou un gobelet
recyclable). C’est à ce moment que le cerveau bascule entre la phase d’attente
de la commande et sa concrétisation. On a commandé sa bière fébrilement,
timidement presque, avec l’anxiété de faire le bon choix et de ne pas se faire
passer devant par un(e) autre assoiffé(e) à l’autre bout du comptoir, voire au
coude à coude avec nous lors des soirées les plus peuplées. Tu as finalement
été entendu, tu es servi. La main enveloppe le contenant qui ruisselle de
fraîcheur. Quelques flocons de mousse dégoulinent le long du verre, éruption
irrémédiable qui collera un peu les doigts. Des gouttelettes illuminées par le
soleil coulent à l’extérieur du contenant, croisant sur leur passage les bulles
ascendantes de l’intérieur.
La
prise en main est actée, les regards se cherchent pour savoir dans combien de
secondes nous pourrons trinquer. Le premier lève le bras à l’horizontale,
présentant la bière à son cercle d’amis. Si les autres ne sont pas encore
prêts, il garde en général un bras tendu et déterminé, laissant planer sa bière
entre lui et ses compagnons, incitant ces derniers à ne pas trop traîner. C’est
d’ailleurs en levant sa bière pour la première fois qu’on peut l’espace d’un instant
la humer en passant la truffe en rase motte au plus près de la mousse encore
frémissante. Cette mousse, c’est le Groenland, une banquise, de la poudreuse,
du coton, un nuage, une barbe à papa, de la douceur. De là, les effluves frais
nous montent aux sens. On y est. Alors trinquons.
L’endroit est ouvert : pas de portes, pas d’entrée ni de sortie, mais un passage entre deux hauts murs de béton qui forment la base de la structure. Posé au-dessus de nos têtes, un toit en taule est suspendu par des tiges de bambou énormes. Devant, la plage; derrière, une rue mal éclairée qui file vers un village dont les lueurs semblent proches et lointaines à la fois. L’établissement sert à boire et à manger. Des bacs de poissons et de crabes sont installés dans un coin. Un frigo et la cuisine dans un autre. En guise de fond sonore, le bourdonnement du groupe électrogène. Một hai ba yo (un deux trois yo) ! « Santé ! »
Entre
nous et la mer, trois enfants jouent dans le sable. Un seau, une boîte de
carton, des trucs et des machins de récup’. Ils font des allers et venues à la
table installée derrière nous. La table en question est peuplée d’irréductibles
mamans. L’une d’elles, lassée des gesticulations ensablées de son fils, saisit
sa progéniture par le bras et lui assène un coup sec sur le front avec la paume
de sa main. Nous en sommes plus choqués que l’enfant dont la gesticulation
prend partiellement fin. Momentanément calmé, il se met à manger quelques
morceaux de poulet laissés en friche dans son assiette avant de repartir jouer
avec quelques grains de riz collés autour de sa joyeuse bouille.
Les
deux autres tablées qui nous entourent se composent de deux bandes de mecs. La
première, assez calme, présente une moyenne d’âge assez élevée. La deuxième,
plus jeune, s’offre un gros festin et fait preuve d’un enthousiasme
littéralement débordant. Mégots, molards, serviettes en papier, grains de riz,
nouilles, arêtes et j’en passe jonchent le sol, formant une sorte de terrain
miné tout autour de la table.
Le ciel légèrement voilé continue de s’assombrir. Les étoiles montent dans le ciel au fur et à mesure que la nuit tombe. Le soleil doucement dégringole alors que la lune se précise. Elle s’affirme d’un éclat de plus en plus vif, dans le coin d’un ciel dont elle sera bientôt la reine. Elle resplendit bientôt si fort que nous croyons distinguer les reliefs et les cratères qui la parsèment. Assis, menton en l’air et gosier hydraté, nous sommes saisis par cette lumière annonçant la nuit. Face aux astres, nous nous lançons dans des considérations philosophico-astronomiques plutôt terre à terre. « On est peu de choses », remarque-t-on, perspicaces. « Dire qu’ailleurs y’a peut-être une autre espèce dans l’espace qui, comme nous, tente de s’y balader, d’aller de planète en planète et de nous rencontrer. On est vraiment peu de choses. »
Un coup de balai et on bouffe par terre
Nous
lançons la deuxième tournée lorsqu’une musique couvre subitement le bruit du
groupe électrogène. Un homme d’une trentaine d’années pose une enceinte au
milieu du « réfectoire » puis s’empare d’un micro pour nous offrir une
démonstration. Laissant le diable auquel est attachée l’enceinte en retrait, il
se déplace entre les tables d’un pas nonchalant, dans la limite de ce que lui
consent le mou du fil qui relie son micro à son enceinte-caddie. Il semble lire
les paroles de la chanson dans le creux de sa main où s’est niché son téléphone
portable. Il n’y a plus de doute possible, nous avons droit à une séance
improvisée de karaoké, un des passe-temps favoris des locaux. Plus que quelques
mètres nous séparent de l’artiste quand nous nous rendons compte que la voix
que nous entendons n’est pas la sienne. Ses lèvres bougent, son visage est
déformé par une émotion qu’il tente de nous transmettre yeux dans les yeux,
aucun son ne sort de sa bouche.
En passant près des tables, toujours possédé par les notes qu’il ne produit pas, le chanteur muet propose des petits sachets rouges. A l’intérieur, quelques cacahuètes apéro. Face à nous, poing serré sur son téléphone, l’œil imbibé de larmes et d’émotion, il continue son play-back passionné sans sourciller. Nous restons troublés par le premier degré qui l’habite et décidons que ce spectacle délirant mérite rétribution. Nous lui prenons deux paquets pour une somme du genre modique.
La
musique du diable s’éloigne enfin, les étoiles n’en finissent pas de se
multiplier. L’horizon est presque invisible et on peine à distinguer la
frontière entre le ciel et la mer. Certaines étoiles paraissent
particulièrement basses et proches. Je comprends que ces loupiottes apparues il
y a peu ne sont pas accrochées dans le ciel mais posées sur l’eau. Les
pêcheurs, saisis par la nuit, ont allumé les lampes de leurs bateaux. Sous les
étoiles, bringuebalés par les flots, ces lueurs ressemblent à des lampions. Rab
de cervoise et de constellations. Alors jouissons.
Nous sortons par derrière dans la rue mal éclairée à la recherche d’un taxi qui pourra nous ramener vers la ville et notre lit. Nous bifurquons et après avoir quitté cette route sombre retrouvons la lumière des commerces et l’odeur des grillades. C’est finalement le taxi qui nous trouve. Un chauffeur nous alpague avec un enthousiasme débordant qui trahit l’évidence. Ses collègues, déjà inquiets pour nous et prêts à récupérer des clients, nous confirment qu’il est bourré comme une caille, rond comme un ballon, sec comme un coup de trique, bref, qu’il est saoul comme jaja (« comme jamais » ndlr).
Les chauffeurs échangent des sourires complices, ça braille autour de nous. Aucune animosité aucune, juste de la rigolade. Peut-être se moquent-ils un peu de nous et de lui. Un des chauffeurs s’extirpe alors du groupe. Plus axé business, lui ne rigole pas. Son collègue n’étant pas en état, il nous faut monter avec lui. C’est plus sage, pour notre sécurité comme pour l’épaisseur son portefeuille. Plus dérangés par un trop plein de tempérament commercial que par quelques degrés d’alcool en trop, nous grimpons finalement avec celui qui a gentiment décidé d’interrompre son apéro pour nous offrir ses services. Il ne parle pas anglais. Du tout. Malgré notre soirée arrosée et la lecture matinale d’un manuel de vietnamien, nous ne parlons toujours pas la langue. Nous passons les quelque 15 minutes de la ligne droite qui nous ramène en centre ville à frôler les deux roues, à klaxonner tous ces gens infoutus d’être transparents, le tout rythmé par une musique techno made in Asia que notre chauffeur pousse, comme la pédale de l’accélérateur, à fond. On arrive finalement sains et saufs, les oreilles légèrement sifflantes, le cœur battant de la jolie soirée que avons passée et de la joie d’être (encore) vivants. On est vraiment peu de choses. Alors vivons.
A Hanoï comme partout dans le pays le drapeau vietnamien flotte fièrement. Il est souvent accompagné d’un autre drapeau rouge sur lequel l’étoile jaune est remplacée par une faucille et un marteau de la même couleur. Nous ne trouvons que peu d’enseignes de supermarchés et de grandes marques. Nous pointons donc du doigt l’unique McDonald’s que nous croisons en trois semaines, ainsi que des magasins Dior et Yves Saint-Laurent.
Liste de courses : une faucille, un marteau…
Nous avons posé nos valises dans le Old Quarter. Les premières heures et soirées passées en ville nous confirment que nous sommes dans une capitale. Ça brasse autour de nous, beautés et mouvement constants. La vie semble ne jamais vraiment s’arrêter. En me promenant, je tente de me rappeler quelle ville est surnommée « la ville qui ne dort jamais », mais après Bangkok et Hanoï, je comprends que plusieurs cités du monde seraient dignes de ce surnom.
Hanoï
et le Vietnam ont une histoire douloureuse. Nous le savions avant d’y arriver,
mais nous découvrons un pays toujours marqué par ses conflits, récents ou plus
anciens. Les musées, monuments, certaines décorations, vestiges, conversations maintiennent
cette histoire douloureuse à la surface du temps qui passe. Le premier musée
que nous visitons est une prison. Au-dessus du porche, à l’entrée, une
inscription noire sur blanc annonce la couleur bleu blanc rouge : « Maison
Centrale ». Cette prison est l’un des nombreux bâtiments construits par les
Français au début du XXème siècle. Elle a accueilli les résistants
(communistes) lors de l’occupation de l’Indochine.
Nous découvrons les cellules, les conditions de détention, puis une guillotine
posée dans une grande pièce reliée par un couloir de la mort à d’autres pièces
dans lesquelles des femmes et des hommes ont passé les dernières heures de leur
existence. Entre ces murs, on imagine aisément combien il doit être facile de
devenir fou en attendant de littéralement perdre la tête. Sur un panneau
explicatif, on nous informe que ces dernières heures de vie poussaient les
condamnés à écrire afin de laisser une trace de leur existence et de leur lutte
politique. Prostré dans ces pièces sombres et silencieuses, le nez en l’air à
la recherche des quelques rayons de lumière passant à travers les barreaux, je
me demande si les condamnés n’ont pas regretté d’avoir entrepris cette démarche
si tardivement.
La
prison a aussi servi pour la guerre civile vietnamienne à laquelle se sont
mêlés les États-Unis. Une partie de l’exposition est donc consacrée aux
prisonniers américains. Il y est expliqué ô combien ils étaient bien traités.
Nous sourions : cette affirmation ne serait-elle pas le fruit du manque
d’objectivité du Parti communiste vietnamien ? En tous les cas, il est bon de
se promener dans ce vestige de la guerre et de ses saloperies. Mes camarades et
moi-même n’étions pas nés à l’époque de la colonisation française – je n’étais
même pas encore français – et nous ne ressentons aucune culpabilité, mais il
est bon de se rappeler ce dont le pays des droits de l’homme est capable.
Les restes d’un B52 en pleine ville.
Outre
le Old Quarter, bonne partie du
centre ville est occupée par l’ancien quartier colonial : de larges avenues
bordées de bâtiments qui rappellent l’architecture occidentale. De nombreuses
ambassades s’y sont installées dans d’élégantes bâtisses et villas. Ces avenues
sont bruyantes et bordées d’immenses arbres magnifiques qui frôlent parfois les
façades.
Nous
ne payons pas l’entrée au mausolée de Ho Chi Minh – ce fut été un comble. Au
milieu d’une immense esplanade partiellement couverte d’herbe sur laquelle quelques
joggeurs joggent, l’immense bloc de granite fait face au parlement installé de
l’autre côté d’une avenue animée par un trafic toujours aussi intense. Sur la
gauche du mausolée, le siège du Parti, qui a élu domicile dans un bâtiment de
style colonial : de jolis balcons constellent des parois d’un jaune moutarde
vif que de grands arbres chatouillent de leurs feuilles vertes.
Ceci n’est pas un mausolée (mais le musée de Ho Chi Minh).
Le
soir, place au tourisme nocturne. Nous arpentons l’une des rues les plus animées
du centre ville historique. On nous propose successivement de l’herbe, de l’ecstasy,
de la cocaïne, puis de gros ballons de baudruche gonflés d’un gaz censé faire
planer doucettement. Comme toujours, on nous propose aussi de la nourriture,
grillades, soupes et j’en passe. Malgré une vie folle et une jeunesse déchainée,
nous découvrons que les bars ferment tôt. On dépasse difficilement minuit.
Passée cette heure, les rideaux se baissent, lorsque la police vient signaler
aux tauliers des bars qu’il est l’heure. Ce couvre-feu fait basculer la ville
dans une autre phase : les rues se vident et les bars dont la devanture est
fermée sont encore vivants à l’intérieur. Pour accéder aux entrailles de ces
établissements, il faut soit connaître, soit se laisser guider par des
rabatteurs qui vous signalent que derrière tel ou tel autre rideau de fer
coloré de graffitis, le bar est ouvert et la fête bat son plein.
Curieux, nous nous laissons aspirer par un de ces bars au rideau tombé. Passé le pas de la porte d’un immeuble, nous empruntons un couloir sombre et étroit en compagnie de notre rabatteur attitré, puis accédons à une arrière-cour. Celle-ci offre à la fois un accès à un appartement situé au rez-de-chaussée de l’immeuble, à une sorte de buanderie, à des escaliers desservant les étages, et au bar. Accoudé à celui-ci, nous commandons un Long Island, le cocktail du fêtard qui n’a pas de temps à perdre : Gin, Vodka, Rhum, liqueur d’orange et Coca. La paille de notre verre balance avec nous sur une piste de danse encore fournie mais essoufflée. Le cœur de la fête a battu, vibre encore, mais on est plus proche de l’encéphalogramme plat que de toute autre chose. Alors qu’une jeune Danoise nous explique qu’elle a entamé un tour d’Asie seule après son bac, j’observe du coin de l’œil un groupe de jeunes Indiens imbibés et sympathiques qui tourne autour de deux jeunes filles. L’une esquive leurs avances et part danser, l’autre refuse un shoot de Tequila d’un sourire poli et lumineux.
Quelques déhanchés plus tard, alors que le bar se vide doucement dans quelques dernières notes de musique saturées, nous nous replions sur la rue. J’aperçois la fille au sourire et son amie près d’une vendeuse ambulante qui propose ce qui ressemble à des sandwichs. Le bánh mì – « pain de blé » en vietnamien – est un sandwich d’inspiration française. Farci de crudités, de viande et de sauce, ce morceau de baguette d’une qualité relative et souvent molli par l’humidité ambiante parvient malgré tout à être délicieux.
Une rue piétonne.
Les deux jeunes filles viennent juste de commander leur sandwich quand je m’approche. Égayé par la boisson, enivré par l’adrénaline de l’abordage et exalté par les parfums exotiques qui me suivent maintenant depuis des semaines, je m’avance en laissant une feinte confiance remplacer la peur qui m’habite. J’ai l’allure du chasseur et la peur du gibier. A quelle sauce vais-je être mangé ? Je me sens surtout l’âme d’un cosmonaute dans l’espace, je manque d’oxygène mais me lance dans une conquête spatiale. Je pénètre dans l’atmosphère sans savoir si la gravitation sera celle escomptée, si je serai aspiré ou rejeté. Impossible de me souvenir des mots qui sortent de ma bouche au moment de l’impact avec le binôme. Impossible aussi d’oublier la petite boule dans ma poitrine au moment où je comprends que mes paroles sont arrivées à leurs oreilles. C’est Le Moment, celui du Jugement : j’ai prononcé des mots, sont-ils dignes d’intérêt ? Suis-je digne d’intérêt ? Elles se retournent, m’envisagent – ne pas se démonter – ai-je déjà trop bu ? – sourire sans avoir l’air abruti – ne pas claquer des genoux. J’ai lancé l’hameçon mais c’est bien moi le ver de terre – envie de disparaître sous terre – ne pas ramper – tenir – les secondes durent des heures. Puis le sourire lumineux aperçu dans le bar réapparaît. Glup. J’écarquille un œil toujours timide mais désormais optimiste. Yeux dans les yeux, elle-est-en-train-de-me-sourire. Glup. Par politesse, je tente d’accorder autant d’importance à son amie qui me fixe aussi d’une paire d’yeux bleu clair maquillés autour, d’un grand sourire aux canines légèrement retroussées, de pommettes rose bonbon et d’une allure rondelette faite de sincère bonne humeur. Le verdict tombe : je vais être adopté. Allô Houston ?! On a posé le pied sur la lune.
Ma période d’essai commence. Au menu de la discussion, crudités, mie de pain et bœuf-poulet. Elles m’expliquent ce qu’est le bánh mì tout en essayant de ne pas répandre la moitié du leur sur le trottoir. Elles sont plutôt du genre très sympathique. Anna est russe et enseigne l’anglais à Hanoï. Elizabeth est anglaise et vit en Russie. (…) « Anna est russe et enseigne l’anglais à Hanoï. » (…) Anna. Un prénom charmant, doux, petit, adorable, international, intelligent et renversant de beauté. « Anna est russe, enseigne l’anglais à Hanoï ». Et son prénom lui va à merveille. Teint clair, peau lisse couleur blanc sibérien, yeux noisette vifs, cheveux châtains. En la contemplant, je me demande à la fois comment j’arrive encore à participer à la conversation et comment elle a fait pour manger son sandwich aussi proprement.
Le sablier et les minutes se sont écoulés. Il se fait tard, l’heure de rentrer. De la plus désinvolte des manières, je signale à la troupe qui se compose maintenant de mes deux compagnons de voyage et de nos nouvelles copines qu’il serait bon de se revoir, tous ensemble. Paralysé, je laisse mon ami prendre le numéro de la dodue anglaise puisque je suis incapable d’en faire autant avec la reine des neiges. Nous prévoyons une bouffe dans les jours à venir et nous faisons remarquer que ce genre de promesses de fin de soirée alcoolisée débouche rarement sur une revoyure, malgré le sincère enthousiasme du moment. Le groupe se scinde en deux. On se reverra.
Hanoï, le lendemain. Ciel gris et bas, 29 degrés, atmosphère humide, mal de tête, estomac contrarié. La faim me pousse vers un kiosque qui sert des bánh mì à emporter. Mon premier ! Viande de bœuf, fromage et crudités fraîches. Au moment de la commande, je lis à haute voix quelques mots d’alphabet latin inscrits à la craie sur l’ardoise. En suivant les règles de prononciation de ma propre langue, j’articule une phrase qui n’a pour moi aucun sens. En face de moi, sourcil froncé et paupières encore plus plissées qu’à l’accoutumée, le jeune homme finit par sourire : il se marre de mon accent mais semble avoir compris mon choix. Dans son tablier de grand-mère, il tourne les talons et entame la préparation de mon sandwich. Quelques minutes plus tard, il me tend le produit fini enveloppé d’un sachet en plastique. Il me signale qu’il y a glissé une banane au nom de la formule à 30.000 VND, soit moins de 1,50 euros pour un copieux et délicieux street food. Ce sandwich me remplit d’une farineuse nostalgie franco-française et me replonge dans les délices entrevus la nuit dernière. Nous sommes en Asie et lisons un alphabet latin pour commander un morceau de baguette. Les Français sont donc arrivés à conquérir le Vietnam et à y laisser leur trace. Ma gueule de bois scotchée au front, slalomant entre les scooters, je flotte comme un cosmonaute à la recherche d’un second souffle et croque dans mon sandwich avec appétit. Allô Houston ?! On marche sur la lune.
Le premier contact avec Hanoï se fait au travers des vitres teintées de notre Grab, équivalent local de Uber. A l’intérieur de la berline, la climatisation tourne à plein régime, comme dans le vol Air Asia qui nous a emmenés de Chiang Mai, ville du Nord de la Thaïlande, à la capitale vietnamienne. Notre chauffeur ne parle pas Anglais mais nous trouvons le moyen de zygomatiser tous les quatre à plusieurs reprises. Ce trajet nous permet aussi de retrouver la conduite sur la droite de la route. Ce soulagement est vite remplacé par l’inquiétude sur notre capacité à nous réhabituer à cette façon de circuler, après un mois passé à rouler à l’envers. Nous constatons vite que ne plus rouler à gauche ne signifie pas pour autant rouler à l’endroit : sur la 6 voies qui nous mène de l’aéroport à la ville, tout semble permis. Au loin, Hanoï est couverte d’un ciel gris et bas. Nous comprendrons jour après jour que ce plafond fait quasiment partie intégrante de la ville, quelles que soient la saison et la température. La nuit tombe doucement sur l’autoroute lorsque nous empruntons un pont gigantesque. Suspendus au-dessus de l’imposant Fleuve Rouge, nous distinguons enfin les différents sommets de la ville.
Nous nous enfonçons vers le cœur historique en slalomant sur les grosses artères de la capitale. Plus nous approchons du Old Quarter, plus l’effet ruche se fait sentir. Les abeilles virevoltent autour de nous, leurs pots d’échappement bourdonnent de plus en plus près de nos oreilles et leurs mouvements paraissent aussi imprévisibles que ceux d’insectes paniqués et apeurés. Cette frénésie sans queue ni tête semble pourtant être la norme : notre œil attentif et inquiet contraste avec celui de notre chauffeur qui a manifestement l’habitude de se frayer un chemin dans cet essaim animé par un nombre incalculable de motos et de scooters.
Le flux qui nous entoure s’immobilise doucement. Nous faisons face à l’une des plus grandes angoisses de l’histoire de l’humanité motorisée : les feux de circulation. Au contraire de ce qui semble collectivement admis, le véritable calvaire de l’automobiliste n’est pas le feu rouge. La vraie plaie, l’enfer, c’est l’autre : le feu vert. Celui dont on s’approche l’œil éclairé et conquérant. Derrière le volant, on est sûr de sa force face à la lumière verte qu’on voit se rapprocher. Le pied droit maintient l’accélérateur avec un savant alliage de douceur et de fermeté dont ne peuvent se vanter que les amants les plus expérimentés. Pourtant, plus le feu reste vert, plus il a de chances de virer au rouge. Le vert est une bonne nouvelle, un bon signe pour quelques superstitieux, et on ne saurait tolérer que cette lueur positive ne s’efface là, sous nos yeux, à nos nez et barbe. Ce code couleur permissif éphémère qu’on aperçoit à travers le pare-brise ressemble à un partenaire auquel on ne comprendra être attaché que lorsqu’il décidera de nous quitter. L’interdiction après la permission, voilà ce qui guette l’automobiliste dont la sérénité décroit mètre après mètre. L’amant expérimenté redevient progressivement l’adolescent impatient. Le pied droit se fait plus pressant, les aiguilles du compteur grimpent doucement mais sûrement. Passera ? Passera pas ? Qu’importe. Le feu vert est une certitude qui s’évanouit, un espoir déchu, un conducteur déçu, qui redevient l’espace de quelques instants un enfant roi à qui on dit soudain non.
Le feu rouge, lui, n’est pas traître. Il est par nature trop long et éprouvant, mais il est ce qu’il est et ne nous fait rien miroiter. Il sait, comme nous, qu’il changera de couleur tôt ou tard. Il passera au vert et nous aurons l’impression de l’avoir mérité, après avoir fait preuve de tant de patience, voire de compréhension, à son égard. Quoi de meilleur que le réconfort après l’effort, que la conquête après la drague ? Quoi de mieux que l’appétit après la gastro ou le printemps après l’hiver ? Un feu rouge qui passe au vert, c’est une victoire aux tirs aux buts : on n’a pas vraiment de mérite, mais on ne l’a pas volé non plus, et la sensation de bonheur qu’on en retire est enivrante.
On est scotché là. Ces pensées hautement philosophiques me traversent l’esprit, ce qui a le mérite de rendre notre attente supportable. Nous sommes en voyage, dans un nouveau pays, entre amis, on a le temps et toutes les secondes comptent, fussent-elles passées à stagner au carrefour. On veut prendre le temps d’ouvrir les yeux, d’observer, de comprendre. Cet endroit n’est pas le pire pour le faire.
A l’arrêt, je médite donc le comportement de l’Homme à l’épreuve du feu et me rends compte que de nombreux deux-roues continuent de nous dépasser. En ville, les motos ont l’avantage de la mobilité et elles comptent bien en profiter : elles remontent les files de voiture jusqu’à la limite du carrefour, comme pour être mieux placées sur la ligne de départ. Cela m’évoque une course automobile, mais j’ai aussi la sensation d’être dans une salle de concert. Saisis par un besoin incontrôlable de fendre la foule, les plus motivés et les plus grands fans de l’artiste veulent se rapprocher de la scène qu’enflammera bientôt leur idole. Le fan frôle le spectateur sans réellement y faire attention, avec l’air légèrement dédaigneux de celui qui sait vraiment pourquoi il est là. Cette traversée se fait dans une odeur d’aisselle moite libérée par des bras tendus verticalement au bout desquels tiennent des bières qui essayent d’échapper à une secousse trop violente. Comme au feu, certains veulent toujours une meilleure place, nous bouchent la vue, nous passent devant. Mais quand le concert commence, quand le feu passe au vert, on oublie, on pardonne tout.
Dans le Vieux Hanoï, les rues ont rétréci et l’essaim d’abeilles paraît de plus en plus dense. Bien que présentes, plus rares sont les voitures. Les locaux nous expliqueront que considérant leur prix, la grande majorité de la population opte pour les deux-roues, plus accessibles aux petits portefeuilles. Ces nuées de motos tourbillonnent et étourdissent. Malgré cette désorganisation apparente, les flux visqueux de motos coulent et s’entremêlent avec la douceur du miel, sans que personne ne veuille ou puisse aller trop vite ou trop fort. Cette fluidité semble relever du calcul savant et de prévisions mathématiques élaborées pour ne pas se heurter. Elle n’est en réalité que le résultat d’une habitude collective consistant à se croiser de près, à se klaxonner sans animosité, à se frôler avec autant de délicatesse que d’indifférence. Derrière nos carreaux bruns, nous sourions à cette fourmilière nouvelle, impatients de pouvoir en faire partie, de nous y faire une place en gardant la même mine impassible que celle affichée par les locaux, comme si tout cela était normal pour nous aussi.
Hanoï che amiamo
Piétons, nous fendons le soir sous un ciel si bas et humide qu’il vaporise sur la ville une fine couche de brume, voire de bruine. Sur une enseigne, je lis : Railway Station Café. Nous sommes au 30/10 de la rue Điện Biên Phủ, celle que nous cherchions. En marchant péniblement entre et sur les rails du chemin de fer, j’aperçois de fins cheveux noirs qui se balancent de toute leur longueur. Leur bout arrive au bas d’un dos « qui perd son nom avec si bonne grâce qu’on ne peut s’empêcher de lui donner raison », comme le chantait Georges. Ils virevoltent tout-à-coup plus brusquement quand leur propriétaire se retourne. Elle semble savoir exactement ce qu’elle fait : chaque ondulation capillaire semble maîtrisée, de la racine à la pointe. Puis son visage apparaît. Un sourire éblouissant éclaire la rue et les traits fins de cette bouille ronde prennent alors un relief qui me fait palpiter le palpitant, comme si on venait de le réveiller d’une longue sieste. C’est avec ce sourire qu’elle nous propose de boire un verre sur de petites chaises en plastique disposées au bord des rails, pour voir passer le train. C’est bien là ce que nous sommes venus faire. Une rue passante, commerçante, faite de petites boutiques, de cafés, d’habitations, et qui sert accessoirement de ligne de chemin de fer ? Nous comptions bien découvrir cette bizarrerie urbaine. Pourtant, l’espace de quelques secondes, la chose ferroviaire n’est que la cadette de mes soucis et je reste bouche-bée, le cœur à toute vapeur. Je m’apprête à sortir de mon silence pour répondre à notre interlocutrice quand mes amis lui signifient que c’est gentil, qu’on va faire un tour, qu’on reviendra peut-être plus tard.
« Peut-être. »
Pauline et Simon me tirent plus loin, le long des rails. Nous sommes happés par ce décor fascinant fait de lumières, de boutiques, d’enfants, de touristes, de mouvement et de vie. On remonte la voie que parcourra bientôt le train qui relie Hanoï à l’extrême Nord du pays et à ses montagnes extraordinaires. Simon, les bras en l’air, joue au funambule sur un rail et fait connaissance avec ceux qui ont eu l’idée de prendre le même rail mais dans l’autre sens. Des sourires, quelques mots, et on se laisse poliment la place. Pauline immortalise ces scènes en souriant de tout ce qui se passe dans cette rue. Resté derrière, encore abasourdi par la fée de la voie ferrée, je refais mon retard sur mes camarades et leur glisse quelques mots teintés de timidité pour leur faire comprendre que le mieux serait de voir passer le train par là-bas, près de la fée.
Et pas ailleurs.
Dans la longue rue Điện Biên Phủ, nous rencontrons un homme sur une petite moto. Il attend une ultime cargaison de la part de quelqu’un qui a disparu dans l’encadrement d’une porte. Sur son porte-bagage, l’homme a déjà chargé (après décompte consciencieux) 23 chaises en plastique. On interpelle le pilote sur la faisabilité de son projet. Il sourit, rigole même, puis se retourne vers sa femme qui vient de faire sa réapparition, les bras chargés de commissions. Elle accroche les quelques sacs plastiques au bout du guidon de son équilibriste de mari. D’un commun accord tacite, mes compagnons et moi-même décidons d’attendre pour assister à son départ. Après quelques secondes, les rayons des roues finissent par se mouvoir, c’est parti. D’une main, il tient la pile de chaises dressée dans son dos. De l’autre, il met les gaz tout en maintenant l’équilibre de la machine sur les cailloux de la voie ferrée. Au bout de cinquante mètres, il rejoint le passage à niveau le plus proche, puis une route goudronnée sur laquelle la circulation est frénétique. Il s’insère dans le trafic sans encombres, à contresens, avec une fluidité déconcertante.
Une liste de vocabulaire
Nous avons rebroussé chemin vers l’endroit que nous avons élu – à l’unanimité – pour voir le train passer sous notre nez et frôler nos orteils. La déesse du rail répond à ma question :
« – 18h10.
– On a l’horaire du train ! »
Mes amis, moqueurs, me rappellent que nous
connaissions déjà l’heure du train. Tous les moyens sont bons pour aborder une
fée. Mes copains étant des gentils copains, nous sommes donc revenus au plus
bel endroit de cette longue rue, là où le train sera le plus beau, là où la
bière sera la plus goûtue, là où la soirée sera la plus belle. Tchou tchou !
Avec le nombre croissant de visiteurs, la rue a changé d’allure au fil des années : de nombreux cafés ont remplacé des habitations pour accueillir les touristes venus déguster un rafraîchissement en attendant le passage du train. La rue, à peine plus large qu’une micheline, est tout de même restée authentique. Ses habitants travaillent, ferraillent, charbonnent. En d’autres termes, les touristes glandent et les locaux motivent. A quelques mètres de là où nous nous sommes finalement installés, une femme dont l’âge est totalement indéchiffrable a les mains dans la mousse de sa vaisselle, accroupie devant une bassine d’assiettes, de couverts, de verres et de bulles. Un vieil homme attrape, à l’aide d’un bâton surmonté d’un crochet, l’un de ses cintres suspendus en hauteur : il a besoin d’une chemise propre. Son voisin vide un poulet dans un seau. Un couple rase les poils blancs mouton de son petit chien. Les coiffeurs coiffent, les ménagères lavent et les enfants jouent. Nous récoltons quelques « Hello ! » enthousiastes de la part des plus jeunes. Un touriste anglophone me fait remarquer que les enfants sont adorables ici. Son accent américain me rend cette réflexion ridicule et condescendante, mais impossible de lui donner tort.
Elle s’appelle Happy. Lorsque je lui demande de me donner son prénom en V.O, je peine à répéter la monosyllabe qu’elle me sert. Va pour Happy. La fille aux cheveux noirs soie a 25 ans, est dotée de formes délicieusement harmonieuses, d’un sourire à faire dérailler les plus fragiles et d’un non moins joli anneau à l’annulaire de la main gauche. Happy a déjà un Précieux. Celui-ci ne tarde pas à faire son apparition. Sympathique et souriant, il m’explique que c’est lui qui, il y a un an et demi, a lancé cette affaire : la maison familiale a été transformée en café. D’un côté des rails, il y avait le séjour et la cuisine, de l’autre les chambres et les toilettes. Happy continue de distribuer des sourires ravageurs au milieu de cette rue hors du tumulte de la ville bruyante qu’on sait proche mais qu’on sent loin. Je souris aussi et la contemple, ébloui.
Ébloui, je le suis bientôt par les énormes phares d’une locomotive qui sort d’un virage à une centaine de mètres de là. Quelques secondes nous séparent du passage du train et il nous a été demandé de nous tenir debout, bien droit, sans dépasser une ligne d’un rouge passé tracée sur une carcasse de trottoir. La nuit est maintenant tout-à-fait noire, la faible lumière des habitations et des lampadaires éclairait jusque-là modestement la rue. La locomotive nous fait l’effet d’un projecteur. Elle approche en caressant le linge et les plantes qui dépassent des maisons. Le monstre nous effleure à notre tour, diffusant ainsi un agréable courant d’air tiède sur nos mouilles réjouies. Nous distinguons parfois les passagers dans leur compartiment et leur faisons des signes de la main sans savoir s’ils nous verront. Sur le trottoir étriqué, les visages sont marqués par des sourires enfantins que nous échangeons dans le bruit du passage du train.
Accroupis c’est tout
Ici comme sur les routes du Tour de France où l’on patiente pour vivre le passage des coureurs, bonne partie de l’excitation réside dans l’attente. On atteint le pic d’adrénaline lors du passage du train, puis la rue reprend sa vie normale. Propulsés en enfance l’espace de quelques secondes, nous redevenons alors adultes après que le train est passé. Les bambins de la rue viennent nous solliciter. Une petite d’environ 5-6 ans me caresse la joue avec les cheveux de sa Barbie en s’exclamant « I love you ». Difficile de ne pas tomber sous le charme et de lui exprimer la réciprocité du sentiment. Sauf que l’infidèle est déjà partie déclarer sa flamme aux autres pensionnaires de notre trottoir. J’échange encore quelques mots et sourires que j’espère pas trop niais avec Happy quand la princesse à la poupée s’agrippe au bas de mon t-shirt puis, ayant capté mon attention, me tend les bras. Mes mains calées sous ses aisselles, je réponds à l’appel et la soulève. Elle sourit aux éclats et tente d’attraper les lampions qui brillent au-dessus de nos têtes; nous sommes trop courts. Elle rapproche sa tête d’ampoule de la mienne. Ses mèches de cheveux me chatouillent l’oreille, puis sa joue vient se coller à ma barbe. La chaleur de son petit corps léger et cet élan d’affection inattendu me font regretter un instant de ne pas avoir de petit-frère ou de petite-sœur, et me font aussi songer qu’avoir des enfants peut procurer quelques joies intenses.
Après avoir reposé la mini-fée au sourire malicieux, nous payons nos consommations, saluons nos compagnons de soirée et taillons la voie. Happy n’a pas l’air particulièrement affectée par notre départ. Après quelques pas, on nous rattrape : la petite veut nous dire au revoir. On la salue, mais cela ne suffit visiblement pas. Nous sommes rappelés à l’ordre, la petite exige un câlin collectif. Nous nous exécutons avec plaisir. Je reprends la petite dans mes bras pour qu’elle soit à hauteur de câlin. Nous nous enlaçons tous les quatre. En s’éloignant, elle nous lance « Nice to meet you », dans un Anglais à la limite du perfect. « Bye bye », réplique-t-on avec originalité. En nous éloignant vers des rues aux odeurs de grillade, je réalise que je ne lui ai même pas demandé son prénom. Tant pis. Happy ou pas, on a quand même de quoi être heureux ce soir.
Du mouvement, du trafic, de la chaleur, de la pollution, des tuk-tuks, du bruit, des grosses artères surplombées parfois par d’autres artères de béton, une skyline de gratte-ciels immense qui s’étend sur des kilomètres. Voilà pour les premières impressions de Bangkok. BKK pour les intimes. La capitale thaïlandaise offre aussi un nombre impressionnant de temples resplendissants. Autre particularité, la ville est assez aquatique : un fleuve imposant – le Chao Phraya -, des canaux, des marchés flottants, des bateaux de toutes tailles dont certains sont dotés d’une longue queue au bout de laquelle s’agitent des hélices. Sur la partie supérieure de cette tige, un moteur énorme vrombit tout ce qu’il peut, comme pour prouver sa puissance à coup de décibels. Immergée, la « long tail » fait aussi office de barre de navigation que les pilotes manient avec maîtrise. Lorsqu’ils font émerger cette immense tige pour décélérer ou manœuvrer, les hélices planent au-dessus de l’eau puis cessent progressivement de tourner comme si elles reprenaient leur souffle avant de replonger en apnée. Puis les pilotes leur remettent violemment la tête sous l’eau, comme s’ils s’adonnaient à une séance de torture et que l’hélice, ligotée et impuissante, devait encore faire des aveux. Enfin, last but not least, les rues de Bangkok offrent de la nourriture excellente, partout, tout le temps.
BKK la nuit
Stoppé au feu rouge, mon chauffeur de tuk-tuk poursuit la conversation que nous avons entamée une fois le prix de la course discuté. Comme la plupart des échanges avec les locaux, celui-ci a débuté par un « Where you from? », mais nous avons passé le stade des présentations et il a poliment ôté son masque de la bouche pour que je puisse le comprendre au milieu du brouhaha de la ville. Le sujet abordé : les combats de poulet et leur business. Il en a acheté plusieurs depuis toutes ces années, mais ça ne rapporte pas tout le temps. Il faut entraîner la volaille avant de l’envoyer au combat. Si elle perd, tu perds tout. Si elle parvient à déplumer son adversaire, tu ramasses. Victoire après victoire, le poulet prend de plus en plus de valeur sur le marché et son prix de revente devient extrêmement intéressant. Soit.
Il fait environ 35 degrés. La chaleur des pots d’échappement, l’absence de vent et l’agitation chaotique qui nous entoure nous cuisent doucement, à l’étouffée. Le feu rouge nous maintient fermement dans cet enfer immobile. Notre tricycle semble fondre sur place et les gouttes de sueur qui dégoulinent de mon front me font grimacer. Mon visage déformé par la chaleur contraste avec la mine impassible de mon chauffeur qui a sereinement opté pour un jean et un polo noir ce matin en s’habillant. On a rarement autant désiré un feu vert. Celui-ci finit par se décider, les moteurs crachent du bruit et du goudron autour de nous, l’air est brûlant mais circule enfin derrière mes oreilles et sur ma nuque.
Rôti et ayant déjà marre de la chaleur comme du poulet, je tente de faire prendre à la discussion une tournure plus personnelle.
« – Tu as des enfants
? »
Oui, il a deux petites
filles et ira en chercher une à l’école en fin de journée.
« – Tu es de Bangkok
? »
Non, il vient de la campagne
environnante mais vit ici depuis 15 ans. Pour le travail.
Vu la frénésie qui nous entoure, on a effectivement le sentiment que ça bosse et que ça brasse. Il klaxonne à tout va en se faufilant entre les taxis, les bus et les motos. Je décide de lui accorder une confiance aveugle. Comme si j’avais le choix.
Un tricycle tuné
Alors que nous nous engluons dans notre conversation comme dans le trafic, il change encore de file et de sujet. Des poulets, de ses filles et de sa campagne natale, il passe sans transition au marché du tourisme sexuel à Bangkok. Il m’en parle comme du reste, avec autant de décontraction. Plus que le fond, c’est la forme qui me surprend : il propose de m’y emmener pas plus tard que tout de suite, en pleine après-midi. Il me signale qu’en Thaïlande, le service est excellent, et qu’on en a pour son argent. Soit.
« – Combien tu paierais pour toutes ces prestations dans ton pays, hein ? ». Question rhétorique. Je n’en sais rien, lui non plus, mais on n’est clairement pas sur les mêmes budgets.
En se retournant, il me montre du doigt des feuilles A4 plastifiées placées au-dessus de ma tête. Je découvre des illustrations de monuments de Bangkok, du Bouddha allongé au Palais royal en passant par les balades en bateau et Chinatown. Intuitivement, je retourne les feuilles comme on retourne un menu au restaurant et découvre des attractions touristiques d’un autre type. Visiblement, le tourisme tourne autant autour des temples bouddhistes que des bordels. Dans son rétroviseur, il me sourit et me demande si ça me tente. « We go now! We go now! », me dit-il, plein de l’enthousiasme sincère de celui qui vous fait visiter les merveilles que recèle son chez-soi. Je ne suis pas convaincu, il le voit bien, et essaye de me convaincre en m’expliquant qu’il y va lui-même régulièrement, que les prestations sont fantastiques. Il en parle comme d’une visite chez le coiffeur. « On s’occupe bien de toi : toilette, shampooing, massage. Tu en ressors rafraîchi, requinqué. » Il termine son plaidoyer par un argument imparable : « Thai girl beautiful! ». Je décline l’offre, ce qui me vaut un regard à la fois plein de curiosité, d’incompréhension et de mépris. Notre conversation jusque-là relativement complice vient d’en prendre un coup. Il m’emmène à contrecœur vers ma destination initiale : le Baan Bangkok Home.
Un coiffeur, un vrai.
L’hôtel se situe dans une rue relativement calme, à deux pas d’un des endroits les plus arrosés de la ville : Khaosan Road. Cette rue-là déborde de touristes, de bars, de boutiques de vêtements (pantalons et robes légères, maillots de foot contrefaits, maillots de bain), de vendeurs ambulants chargés de bracelets, chapeaux et t-shirts, de stands de nourriture exotique (scorpions, alligators, araignées et insectes). Dans les rues voisines, des tatoueurs hauts en couleurs et des kiosques qui proposent des cocktails, des mocktails et des jus délicieux.
Entre deux visites de temple, je découvre qu’on peut aussi s’enfoncer dans des ruelles plus tranquilles. Les odeurs sont entremêlées de parfums de fleurs, de Bougainvilliers, de viande, de poisson, de légumes grillés et de fruits toujours aussi savoureux. Les bruits qui bercent ces rues sont ceux d’un scooter, d’enfants qui jouent ou de nourrissons qui pleurent, du crépitement d’aliments à cuire et des discussions des habitants dont les maisons s’ouvrent sans pudeur sur la rue. La chaleur pèse et piège les gens dans leur case comme des lapins qu’on enfumerait dans leurs terriers. La vie se passe donc en partie dehors, à l’ombre lorsque cela est possible. Quelques coups d’œil indiscrets et curieux me donnent un aperçu de la vie quotidienne locale. Les plafonds sont bas et il me semble que les 25 mètres carrés que j’entrevois furtivement ne sont ni la chambre, ni le salon, ni la cuisine, mais bien tout ça à la fois. Le désordre est jovial, le chaos convivial. Chaque foyer dispose de son petit autel. On dépose à ses pieds des biscuits, des boissons, des sucreries. Le Bouddha se prive de bien des choses mais reste un sacré gourmand. Chez certains, on mange ou on sieste à même le sol, la télé est parfois allumée, quand il y a une télé.
Alors que je me promène dans cet univers nouveau, une femme fait son apparition sur la rue comme on entre sur scène, d’un pas franc et décidé, une serviette sur la tête et une autre tout autour du corps. Elle sort d’une douche froide mais les quelques gouttes qui dégoulinent encore sur ses épaules sont déjà tièdes. Aucunement gênée de traverser la rue en tenue si légère, elle s’en va étendre quelques vêtements. La rue est une extension de sa maison, c’est son patio, sa terrasse, son jardin. Je passe mon chemin, les yeux écarquillés, heureux de me balader dans un endroit si dépaysant, si pauvre et pourtant si doux à découvrir. J’observe, m’imprègne et absorbe autant que je peux, à m’en donner un torticolis, je croise des regards et des sourires sereins et chaleureux. Lorsqu’on ne me regarde pas ni me sourit, je me sens malgré tout enveloppé dans une indifférence bienveillante.
On dirait le Sud
J’emprunte une allée dont le silence est troublé par un enfant agité. Derrière lui, suspendu en l’air, un petit cerf-volant bleu. Éclaté de joie, le petit court droit devant, insouciant. Il ralentit progressivement sa course, puis interrompt complètement son sprint frénétique. Il retourne alors un regard inquiet sur le léger objet qu’il précède. Le front légèrement froncé de rides éphémères, il finit par se décontracter, soulagé de découvrir que son jouet bleu est toujours au bout de la ficelle qu’il serre fort comme le bonheur intense qu’il est en train de vivre. Comme un maître tire sur une laisse pour rappeler son chien à l’ordre, l’enfant tire d’un coup sec sur la ficelle et constate avec satisfaction que l’objet frêle n’oppose pas de résistance manifeste. Une fois son autorité réaffirmée, le bambin reprend sa course, suivi par son cerf-volant de compagnie.
Surpris par le nombre de rues calmes que je traverse, je me félicite de l’itinéraire choisi et profite de ces instants de paix offerts par une métropole qui me paraissait jusque-là exclusivement hystérique. La rue que j’arpente maintenant borde un canal étroit. J’en oublie les bruits du trafic qui semblent désormais d’une autre ville. Des mamas thaïlandaises cuisinent, encore et toujours. Malgré des étals de brochettes appétissantes, je me laisse plutôt tenter par un stand de fruits. Après avoir hésité entre l’ananas, la mangue et les litchis, j’opte pour une noix de coco qu’un jeune homme souriant ouvre de trois coups de machette à la précision chirurgicale. Il entrouvre la noix d’une encoche étroite dans laquelle il glisse une paille. En reprenant ma marche dans ce havre de paix sale, coloré et odorant, je déguste un jus tiède, frais et fruité à la fois. La douceur de toutes ces sensations, associée à tous les sourires qu’on me sert, commence à me faire tourner la tête. Est-ce le choc des mondes que je suis en train de vivre, ou bien le choc d’être passé à tant de calme après tant de chaos, de tant de moteurs rugissants à un endroit de calme ombragé ? Je ne suis plus sûr du pourquoi, mais ce moment s’inscrit dans ma poitrine, dans mon ventre, et me caresse les tempes à la manière des masseuses locales. Le jus de coco continue de transiter de sa noix vers mon estomac. Mes papilles et mon œsophage irrigués de ce liquide si exotique et inhabituel, j’ai le sentiment de vivre un instant mémorable.
Je décrète à ce moment-là que « j’adore Bangkok ». Une émotion puissante me prend alors aux tripes, faite des états-d’âme des derniers mois et de la jouissance de l’instant. Je laisse échapper une larmichette. Un peu honteux, je me réprimande – « eh, oh, t’en fais pas un peu trop là ?! » – puis me rassure en me rappelant que je me promène seul et que je porte des lunettes de soleil : personne ne verra ou ne saura jamais rien de cette larme. Puis je me rends à l’évidence : on ne pleure pas de joie tous les jours. Syndrome de Stendhal ou pas, je rends les larmes et déguste ce délicieux moment.
Je sors de cette rue au canal comme on sort d’une séance de thérapie, d’un massage, d’une fellation ou d’un ciné. Déchargé d’un poids dont on n’avait plus conscience, l’âme légère et rigolarde. Encore hébété, j’aspire les quelques dernières gouttes de coco avec la conscience d’avoir fait de cette journée un joli souvenir.
Il paraît qu’en amour, les coups de cœur arrivent aux moments où on s’y attend le moins. En voyage, cette règle peut valoir aussi. Un endroit m’a frappé au moment où j’avais acquis la conviction qu’il fallait quitter le Sud de la Thaïlande, si beau et si touristique. Timing paradoxal.
Depuis une dizaine de minutes, je suis un sentier qui s’enfonce dans la forêt et doit déboucher, selon mes informations, sur une baraque offrant un joli point de vue et proposant des boissons rafraîchissantes. En d’autres termes, et pour changer, je cherche un bar. Accueilli par les aboiements d’un vieux chien qui s’approche en grognant et finit par se calmer en arrivant à ma hauteur, je tombe aussi sur un petit garçon d’environ quatre ans. Il a la même peau que l’homme qui balaye la terrasse de bois, mais je comprends dans ses yeux noirs à la forme légèrement plus arrondie que celle des yeux amande de son père que sa génitrice de mère n’est pas une locale, pas même une Asiatique. Il n’a pas tout-à-fait les mêmes traits que les enfants d’ici et je le soupçonne même d’être un peu de chez nous. Il est en tous les cas le fruit d’un joli mélange made in Planète Terre ! A le voir gambader avec aisance pieds et torses nus, il ne fait aucun doute qu’il est ici chez lui. Outre ces deux autochtones et un chien de mauvais poil, l’endroit est désert, perdu au milieu de la forêt et suspendu au-dessus d’une magnifique baie. Le Sky Bar porte son nom à merveille.
Le père est calme, tranquille, souriant. Il me sert d’emblée des fléchettes, notant mon intérêt pour la cible inespérée et inattendue suspendue dans un coin. On a connu des accueils moins attentionnés. D’autant qu’aux fléchettes succède une Singhia fraîche et judicieusement placée dans un étui de thermos qui va me permettre de boire ma bière ni trop vite, ni trop tiède. Nous partons décidément sur de bonnes bases.
Monseigneur l’astre solaire
Tout en prenant mes marques, je constate que nous sommes sur une plateforme surélevée, comme une tour de contrôle au-dessus de la baie. Autour de nous, une télé poussiéreuse des années 80/90, des inscriptions à la craie, au feutre, au marqueur, de toutes les couleurs. Accrochée en hauteur, une cagette de bois multicolore assène un message sans équivoque : « You are beautiful ». A ses côtés, une ardoise a gardé deux colonnes et les annotations des joueurs de fléchettes précédents. Les traces de craie sont quasiment indélébiles; cette partie ne date pas d’hier. Derrière la cible cabossée aux couleurs encore vives, un drap plus tout-à-fait blanc porte les stigmates fluo de visiteurs passés : « One Love ». Des symboles anarchiques et d’amour partagent le reste de la toile avec des arcs-en-ciel, des palmiers jaunes et des soleils verts. Une guitare amputée de trois cordes est suspendue à un mur et un drapeau sud-africain complètent la palette de couleurs de ce bar perché dans la forêt et penché vers la mer. D’ici, nous dominons un petit coin salon à ciel ouvert : sur des planches de bois sont disposés à même le sol quelques matelas au dossier relevé. En contrebas, dans la pente qui plonge vers la mer, une étendue de sable qu’on imagine aisément se transformer en piste de danse lors de soirées plus festives offre un accès à deux petites terrasses sablées elles aussi. Tous ces recoins de paradis laissent l’embarras du choix pour profiter du coucher de soleil qui se profile. Les aboiements du chien grognon ne sont déjà plus qu’un lointain souvenir. Le vieillard quadrupède est tout pardonné.
Alors que je débute ma partie de fléchettes solitaire, le silence règne. La route est trop éloignée et trop peu fréquentée pour perturber la quiétude de l’endroit. Le vent fait danser les palmiers et les bananiers autour de nous, la mer ondule au ralenti au pied de notre montagne de verdure. Quasiment vide, l’espace est comblé par une musique aux couleurs funk et rasta, par l’impact de mes flèches sur la cible, par les ronflements d’un chien désormais d’humeur siesteuse. Je goûte mon apéro solitaire sans être seul pour autant : le rire d’un enfant à la beauté subjuguante et la tranquillité d’un taulier de père adorable complètent ce tableau dont les couleurs s’apprêtent encore à changer avec la chute du soleil.
Bien décidé à établir le contact avec le patron, je demande à ce dernier si le petit ange entraperçu est bien son fils. « Yes », me répond-il sobrement. Cette question dont j’avais déjà deviné la réponse n’est pas anodine. Elle me permet de glisser au papa qui semble si humble que son petit-d’homme est très réussi. Avec une moue approbatrice et souriante, je lui montre la paume de ma main en joignant mon pouce à mon index pour le féliciter du travail accompli. Son petit loup est un chef-d’œuvre. Alors qu’il court encore à moitié nu autour de nous, je l’imagine aisément partir dans la jungle avoisinante avec un Baloo et une Bagheera.
Triple seize ! Une gorgée de
bière, un regard à la chute du soleil. Passons au treize.
Le grand-frère du petit Mowgli fait son apparition. Quatre années de plus, à vue de nez. Il s’est joint à son frère pour jouer avec deux autres enfants à la chevelure d’or. Une famille de Suédois vient en effet de gravir la pente qui nous sépare des bungalows posés dans la baie. Dans les bousculades et câlinades ensablées des quatre enfants, les deux locaux de l’étape s’échangent quelques mots en Français. Bingo ! Ils sont bel et bien un peu de chez nous. Peu après, la maman sort enfin de sa tanière et s’en va arroser une rangée de fruits de la passion. Aussi paisible que son mari, elle répond à mes questions sans pour autant montrer un intérêt particulier ni pour elles ni pour moi. Ne voulant pas devenir l’énième touriste (compatriote de surcroît) à vouloir faire ami-ami avec la louve, je n’insiste pas.
Une fois leur partie de Backgammon terminée, j’entreprends les parents des petits scandinaves. J’apprends à cette occasion que les bungalows nichés dans la baie et ce bar perché dans la forêt appartiennent à la même famille. Après une discussion non dénuée d’intérêt sur le Backgammon, la similitude entre les langues suédoise et norvégienne et sur Zlatan Ibrahimovic, je demande au chef de meute toujours posté derrière son bar si sa troupe et lui-même n’ont pas besoin d’aide, ici où là-bas. Il me répond avec calme et en souriant qu’ils ont assez de personnel, que tout cela est une histoire de famille et que, pour le moment, ça doit le rester. Je ressors de cet échange déçu et soulagé : la perspective de m’installer ici pour une durée indéterminée était séduisante, partir pour la suite partiellement inconnue de mon voyage l’est encore plus.
Mon tour du monde de fléchettes est terminé, mon tour d’Asie ne fait que commencer. Demain, je prends le bateau puis le bus pour rejoindre Bangkok en une bonne dizaine d’heures. Le soleil rougit les dernières acrobaties des louveteaux. Je descends une dernière gorgée trop tiède et monte vers la route en empruntant le sentier par lequel j’étais venu.
Baie de Chalok Baan Kao. Un bel endroit pour passer le cap des 31 ans. Aucun plan en tête, si ce n’est celui de passer une nouvelle bonne soirée. Bonne ou pas, elle aura lieu dans cette sorte de kiosque à boissons, une buvette de bois installée en bord de plage. J’ai l’impression d’avoir retrouvé l’équivalent thaïlandais du « chiosco catanese » que j’avais connu en Sicile. Autour de ce joli bar arrondi, une terrasse offrant des hamacs, des poufs, des pouffes et quelques tables basses. Cet endroit charmant et sans prétention est tenu par une Thaïlandaise accouplée à un Normand. Elle est discrète, semble distante, et laisse le soin à son jeune amoureux de poser la musique qu’il souhaite sur ce lieu chaleureux. Personne ne semble comprendre si cette musique inspire particulièrement la taulière, mais les sons produits par les enceintes ont au moins le mérite d’attirer les clients occidentaux de notre espèce. Ce jeune français exilé n’a pas l’air du genre à en faire trop sur son choix de vie et sa fuite d’une routine métro-boulot-dodo, chose qui me le rend assez sympathique, d’autant que ses goûts musicaux semblent correspondre aux miens. On fait connaissance dans une ambiance rythmée par du Panda Dub, du Gramatik et autre Chinese Man. Je me surprends à apprécier cette touche si familière dans cet endroit si exotique.
Marine et Khemara, mes compagnonnes de route du moment, se sont organisées en douce avec le serveur : elles me tendent une bouteille de bière Leo vide surmontée d’une bougie. Surpris, je souffle dessus alors qu’elles entonnent un détonnant « Bon anniversaire ». Je leur adresse un sourire gêné et un timide merci. C’est alors qu’un Anglais au teint rosé vient à ma rescousse et me glisse que si on lui faisait un truc comme ça, il ne saurait plus où se mettre. Je lui réponds que je suis dans le même cas. Ce jeune homme m’a tout l’air d’être un habitué du lieu, sympa, enjoué, passablement alcoolisé et possiblement alcoolique. On veille tard dans ce Chill Beach Bar convivial, posé sur la plage comme un radeau échoué.
Il est presque une heure du matin. La douceur de l’air est toujours la même, apaisante. Les filles sont rentrées à leur hôtel, la patronne ronronne dans son hamac, la musique s’est tue. A mes côtés, affalés, les rescapés du radeau : un Normand endormi et un Anglais plus bavard que jamais. Le second m’explique qu’il est venu ici pour la première fois il y a quelques années et que, depuis, il revient tous les ans pour une période de trois mois. Il crèche dans une tente qu’il a pu planter dans un tout petit village niché dans la forêt et accessible par une petite route raide qu’il parcourt tous les jours sur sa bécane. Les habitants l’ont adopté lors de son premier passage ici : il participe à la vie du village en allant par exemple chercher des bidons d’eau en ville lorsque cela est nécessaire. Pourtant, à l’entendre articuler péniblement, on comprend bien que l’eau, ce n’est pas ce qu’il préfère. Bon ami des tenanciers du bar où nous venons de nous rencontrer, il bénéficie de réductions sur les boissons, et ça se voit. Je constate, à la lumière de quelques loupiottes suspendues çà et là que son teint rosé prend des allures tchernobyliennes. On obtient en principe ce coloris après des années d’expérience et de pratique acharnée accoudé au comptoir. Mais pas à son âge, vingt-huit ans tout au plus. Pour ne rien arranger, sa peau est couverte de coups de soleil. Il ne s’agit pas d’une première couche de bronzage. Ces plaques sont de celles qui feraient frissonner de douleur n’importe quel individu à la peau blanche normalement constitué, mais pas lui, pas un British. Alors que sa peau semble rugir le contraire, lui est persuadé que ce climat est fait pour lui :
– « It is so easy to get
used to this place, mate. The people, the food, the sun… If I had the chance,
I’d stay here forever. I’d never go back to England, mate.
– Ton cancérologue te conseillerait sûrement le contraire, mate ». Voilà ce que je lui rétorque dans un bâillement rendant mes paroles absolument inaudibles et incompréhensibles.
Dans la foulée, nous nous engageons sur le terrain des banalités d’usage, des vérités faites pour combler le vide intersidéral de certaines discussions entre touristes : les gens sont si gentils, ça change de chez nous, et quelle cuisine, puis ça ne coûte rien, puis il fait chaud tout le temps. J’en passe et des meilleures.
Je médite en ne l’écoutant
plus qu’à moitié, préférant me concentrer sur la torpeur du soir, la marée
montante, la lune éclatante, la caresse de la brise marine, le ciel étoilé. Un
peu plus loin sur la plage, un jeune homme fait des figures et des acrobaties
avec deux boules de feu qu’il fait valser au bout de deux cordes qu’il manie
avec une aisance déconcertante. De temps en temps, il crache sur les flammes et
éclaire la nuit.
Fatigué, je prends enfin la décision de rentrer. Il me faut pour cela replonger dans la conversation de mon patient anglais, clore le sujet et le saluer. Je réalise alors qu’il est en train de me parler de Méthamphétamine et comprends que l’heure du coucher n’a été que trop repoussée. Un dernier échange flou, une poignée de main approximative, et me voilà sur mon scooter, direction l’hôtel.
Koh Tao
« Ça va passer. » Voilà ce que je me répète depuis que j’ai rencontré cette portion de route devenue chemin. Ça fait maintenant plusieurs mètres que le bitume s’est changé en terre ocre. Dans mon rétroviseur, un nuage de poussière. Dans mon crâne, un léger mal de bière. On grimpe sec et à part quelques locaux, personne ne s’aventure sur une telle pente avec un deux roues aussi urbain que le mien. J’avance péniblement en esquivant les trous et les cailloux les plus gros, afin d’éviter la chute ou la crevaison. Simultanément, je pense très fort à la loueuse de ma machine et ai une pensée émue pour la caution que je lui ai laissée. Où cette route va-t-elle bien pouvoir mener ? J’espère être récompensé par une belle vue, une belle rencontre, ou en tout cas par un endroit qui ait valu le coup. Le doute m’habite plus que jamais lorsque ma roue arrière dérape et se retrouve dans un trou profond et plein de graviers. Immobilisé, je ne progresse plus d’un centimètre.
Au début, on ne veut pas y croire, on accélère doucement en espérant qu’un bout de pneu accrocheur va nous sortir de cette tranchée. Le coup de poignet est délicat, progressif, on ne voudrait pas creuser notre perte et s’enfoncer encore plus. Je lève mes fesses de la selle pour libérer la machine de quelques kilos en trop. Après plusieurs tentatives, je comprends que ce n’est pas à la force du moteur que mon scooter sortira de là. Je tenais encore en équilibre grâce à l’élan pris depuis le bas de la pente, mais l’engin est maintenant inerte et je sens pour la première fois sa masse peser de tout son poids. Mes gambettes tentent de rattraper la bête quand mes pieds glissent sur des gravillons trop frêles, je perds définitivement l’équilibre et me retrouve par terre. Une plaie au coude et au mollet, je mets une dizaine de minutes à sortir le scooter de son piège et à le remettre dans le sens de la descente.
Désinfecter mes plaies à l’eau de mer et me remettre de mes émotions, voilà ce à quoi j’aspire en prenant le chemin d’une crique qu’on m’a décrite comme étant de toute beauté. Ici, ni sable ni plage, mais une énorme roche surplombant la mer. L’accès est tracé : un chemin de béton d’une élégance douteuse mène les baigneurs jusqu’à une échelle qui plonge droit dans la mer. Nous sommes au milieu de l’après-midi et le soleil cogne dur. Il m’étourdit et me rappelle que j’ai mangé léger ce matin, et rien d’autre depuis. Je m’avance vers l’échelle en titubant, avec l’espoir que la fraîcheur marine me requinquera. La journée est ventée et les vagues aspergent depuis des heures les marches de cet escalier partiellement immergé. La prudence est de mise et je me répète à haute voix d’être prudent. Alors que je me mets en garde, et pour la deuxième fois de la journée, je perds l’équilibre, trahi par les algues qui ont colonisé les marches. Ma main droite préfère lâcher la rambarde pour que le reste de mon corps négocie au mieux la chute. Dans la glissade, le plus petit de mes orteils vient s’écraser sur un bord rouillé de l’échelle, s’écorche et s’ouvre. Je n’ai pas le temps de sentir la douleur que je fais déjà plouf ! Ayant évité de me fracasser à la fois sur les dernières marches de l’échelle et sur les rochers immergés, je laisse passer quelques secondes la tête sous l’eau en espérant que personne ne m’ait vu choir lamentablement. En remettant le nez à la surface, je constate d’une part que personne n’a l’air de s’inquiéter pour moi, et d’autre part que l’eau salée a déjà commencé à désinfecter ma nouvelle plaie. J’ai mal à l’orteil, au coude, au mollet, mais c’est mon ego qui me fait le plus souffrir. 31 ans et deux gamelles en une après-midi, je viens de prendre un vrai coup de vieux.
De retour à la ville, je
cherche une pharmacie et la trouve sans difficulté. La dame en blouse blanche
qui m’accueille parle suffisamment bien anglais pour comprendre ce dont j’ai
besoin : compresses pour nettoyer, Bétadine, pansements. Elle a l’habitude des
petits Blancs qui se vautrent en scooter. Je quitte la climatisation agressive de
cette épicerie à médicaments et retrouve avec soulagement la chaleur ambiante
de la rue.
Les fesses posées sur le banc installé devant ma chambre, je viens de tamponner délicatement mon petit doigt de pieds avec une compresse désinfectante. Il est balafré, l’arcade explosée comme un rugbyman, mais il est là, droit, fier et propre maintenant. Alors qu’il vient de retrouver un semblant de dignité, je commence à le barbouiller d’un jaune foncé de type jus de moutarde vieillie en fond de frigo. Quelques gouttes de Bétadine auront suffi à faire perdre à la rondelle de coton son blanc immaculé. Comme un bébé qu’on mouche, mon orteil se débat, agressé qu’il est par la caresse trop virulente du coton imbibé de ce liquide si frais et si inhabituel. Courageux, il cesse finalement de gigoter, sachant pertinemment que la réussite de cette opération est dans son intérêt.
Koh Tao
Pansé, je pars vers la plage
de Haad Sai Nuan pour profiter de la fin de la journée et assister au coucher
du soleil. En quittant ma chambre d’hôtel, je constate que l’odeur de la
Bétadine est restée sur mes doigts. Dans mes claquettes, le pansement a
légèrement réduit la zone de confort de mon petit orteil capricieux. Je sens
une légère gène, mais bercé par le chant des oiseaux, caressé par la chaleur et
par le sentiment de liberté de celui qui n’a aucune obligation immédiate, je renifle
surtout un parfum d’enfance estivale, de ces étés où l’on s’écorche les genoux
ou les pieds sur des terrains de foot trop secs ou des bords de piscine trop
rêches. A chacun ses madeleines. Je viens de prendre un sacré coup de jeune.