Phnom Penh -> Sihanoukville, le 8 avril 2019.
Cinq heures que l’on secoue, que l’on tangue. On penche même sérieusement, sans jamais chavirer. Bonne partie de l’équipage a sûrement le mal de mer. Sous nos fesses posées sur les sièges du van qui nous emmène vers le Sud, pourtant, c’est pas la mer. Rien d’autre que de l’asphalte brûlant.
Depuis quelques secondes, deux de nos quatre roues ont quitté le béton et se sont déportées à l’extérieur de la route. Cette portion de terre ocre poussiéreuse se trouve quelques centimètres plus bas que la chaussée, ce qui explique notre inclinaison à tribord. Je scrute le chauffeur et étudie la carlingue qu’il pilote. Les deux ont l’air dans un état raisonnablement bon. Quoi qu’ils semblent, j’ai décidé depuis le début de notre périple que je leur ferai une confiance aveugle. Comme si j’avais le choix.

Au départ, après avoir laissé ma place à un couple, puis à un autre, afin que tous ces tourtereaux puissent rester près de leur tourteral, je me retrouve finalement à une place de choix : juste derrière le chauffeur et les deux places dites « du mort » qui n’ont jamais aussi bien porté leur nom. Légèrement en retrait par rapport à cette première ligne, je profite d’une vue idéale sur la route. Installé, je vais pouvoir profiter du spectacle. Il commence par la sortie de la capitale cambodgienne. Bien moins grande que ces voisines de grandes sœurs Bangkok, Hanoi ou Saigon, je m’aperçois vite que Phnom Penh n’en est pas moins pleine de ressources.

15h. Nous partons presque à l’heure et arriverons dans quatre heures. Vu les difficultés que nous rencontrons ne serait-ce que pour nous extraire de notre parking de départ (que nous refusons délibérément d’appeler gare routière), mon petit doigt me dit qu’espérer ne passer que deux paires d’heures dans ce bus relève du doux fantasme. Mètre par mètre, feu après feu, nous gagnons du terrain vers la sortie de la ville. Après plus d’une heure de lutte dans la chaleur étouffante de bouchons dont nous faisons toujours partie, je décide de consulter mon GPS pour comprendre où nous en sommes. Nous allons passer près de l’aéroport que je sais proche du centre-ville. Mon GPS fait le calcul : nous avons parcouru environ 9 kilomètres depuis notre point de départ. La ponctualité au départ me donne de l’espoir : peut-être ont-ils compté les embouteillages dans l’estimation de notre heure d’arrivée. Peut-être.
Nous sommes enfin réellement sortis de la ville quand je me fais une raison : le trafic sera fou jusqu’au bout. Motos, poids lourds, pick-ups remplis d’enfants, bennes pleines de gens affluent sans discontinuer et débouchent des chemins de terre ocres qui rejoignent la route principale comme des rivières leur fleuve. Sur la terre battue qui borde la route, des échoppes, des marchés et marchands de nourriture, des enfants, des anciens, des bovins, des poulets, des chiens. Ici, à la différence de la ville, plus personne n’a la peau claire. C’est le Cambodge des campagnes qui bosse depuis des générations sous le cagnard. Que des peaux rouges, jusqu’à cette station service devant laquelle je découvre une tâche blanc pâle. Le regard hagard, l’air con et la vue basse, bossue et côtes apparentes, une vache fait un arrêt aux stands. Elle est arrêtée là, comme attendant qu’on la ravitaille pour repartir affronter la chaleur et la faim. Étrange, il n’y a ici ni ombre pour la soulager, ni herbe à mâcher. Elle erre au bord de la chaussée, victime d’un accident de la broute.
Incommodés par la présence bovine, deux chiens frêles aboient et tentent de mordiller les pattes maigrichonnes du bétail aux côtelettes saillantes. Apeurée malgré son abrutissement et son épuisement, la vache sursaute à cette attaque gratuite et fait quelques pas mal maîtrisés de côté. Surpris par ce mouvement brusque, les chiens font canine arrière, courageux mais pas téméraires.
Je remets finalement les yeux sur la route en préférant sourire du style de conduite locale. Crispé, priant de tout coeur de ne pas avoir à traverser le pare-brise que je scrute depuis le départ. Des vaches au regard bœuf-né tentent des traversées impromptues. Les automobilistes freinent sec, sans pour autant paniquer, et slaloment entre les bêtes qui se trainent lentement, en fil indienne, maigres comme des mannequins de mode : « je traverse où je veux et quand je veux… Parce que je le veau bien. »
Nous passons et dépassons de nombreux camions dont les bennes arrières sont pleines d’hommes et de femmes qui se tiennent debout, les uns contre les autres, la tête couverte par un tissu pour se protéger du soleil. Ils sont entassés, serrés comme des sardines et le soleil les écrase, confine leurs têtes sous leur pare-soleil de fortune. La frontière entre les notions d’humain et de bétail s’est encore amincie. Tous ces véhicules sont déconcertants, si pleins qu’on pourrait se demander si ces gens sont déportés dans des camps de travail. Je ne crois pas : du travail, ils en reviennent, tout simplement. Un camion surpeuplé en dépasse alors un autre. Un liquide vole d’un engin à l’autre : les gens s’aspergent pour supporter la chaleur. Nous dépassons à notre tour un de ces camions qui, à l’arrêt, semble prêt à repartir. Face à lui, une jolie petite fille au sourire malicieux tient dans ses mains ce que je comprends être des poches d’eau. Dans la benne, à l’arrière du camion, un homme à l’air implorant lui fait signe de lui en envoyer une. La petite s’exécute : elle lui lance à la fois une poche d’eau et un rire sonore. La bombe à eau éclate sur l’homme. Un peu de fraîcheur pour lui et ses voisins.
Nous sommes – c’est assez rare pour être souligné vu notre vitesse de croisière – dépassés par un van d’un modèle similaire au nôtre. Capacité identique, plafond un peu plus bas. Pourtant, le van en question a bien dix ou quinze ans de plus que celui dans lequel nous circulons. Toutes ses fenêtres sont grandes ouvertes, d’une part pour faire circuler le plus d’air possible dans l’habitacle, d’autre part pour gagner quelques centimètres de contenance pour les gens entassés à l’intérieur. Nous dépassons à notre tour le même petit van plein, ce qui nous offre une deuxième occasion d’étudier l’engin et son contenu. Son coffre est ouvert, des jambes pleines de pieds se balancent dans le vide. Visiblement, les hommes sont à l’arrière, les femmes peuplent le reste de la surface habitable. Des bras et des têtes dépassent des fenêtres pour gagner en place et en oxygène. Là où, dans notre véhicule, mes voisins de devant sont deux, à la place du mort, le van qui nous dépasse à nouveau accueille cinq ou six femmes les unes sur les autres. Il nous dépasse une dernière fois. Je croise des regards saisissant d’impassibilité. Confus, j’opte pour le même type d’expression, aussi neutre que possible. Un sentiment paradoxal traverse mon esprit en bousculant mes neurones gâtés de jouissances, de surprises et de beautés depuis des semaines maintenant. L’euphorie du voyage, de la découverte et de la rencontre est en train de trébucher sur cette route concassée. Mes dernières rencontres avaient pour dénominateur commun la spontanéité et l’insouciance. Pourquoi ne suis-je alors pas en train d’agiter une main et un sourire par la fenêtre pour faire part à ses gens de mon euphorie ? La réponse est difficile à formuler. Je me mets à songer à leur paralysie faciale, à la mienne et à ce qu’elles traduisent. Après quelques minutes, j’arrive à démêler le nœud de mes pensées. Si le voyage permet à des gens différents, éloignés dans tous les sens du terme, de se rencontrer, s’il permet de sauter certaines barrières, s’il permet d’échanger sans parfois ne devoir dire un mot, là non. Là, sur l’asphalte gangréné de nids de poule, un fossé immense, un gouffre sépare les deux véhicules. On n’aura pas l’occasion de briser la glace, de partager un repas, une cuite, une danse ou quelques rigolades. Là, il y a un bus d’occidentaux d’un côté et un bus de Cambodgiens de l’autre. Un bus de « riches » et un bus de « pauvres ». Le bus est du même modèle, comme pour nous rappeler que nous vivons bien sur la même planète, mais ils sont plus du double de passagers à occuper le même espace que le nôtre; de notre côté, le plus gros souci de ce voyage – outre la conduite de notre chauffeur – est de ne pas laisser coller notre short trop longtemps au faux cuir de nos larges sièges. On vit bien sur deux planètes différentes en fin de compte.
La pluie s’est mise à tomber dru. Elle fouette le pare-brise puis est balayée par les essuie-glaces. L’eau projetée par les pneus contre le bas-de-caisse fait un vacarme du tonnerre. Cette frénésie laisse le chauffeur impassible. Déluge ou sécheresse saharienne, sa conduite resterait la même. Le ciel est gris au-dessus de nos têtes mais à l’horizon, dégagé, il jaunit et donne un fond or à ce cadre trempé parsemé de palmiers, de bananiers et de câbles électriques.
On double encore quand je sens le van partir en suspension sur l’eau. Ces quelques secondes d’aquaplanage remettent soudain en question ma résolution initiale : vais-je réussir à faire confiance à notre chauffeur jusqu’au bout ? L’heure de la pause tombe à pic. Un arrêt d’une demi-heure pour manger. Les quelques mètres qui séparent le van de notre « aire » « d’autoroute » suffisent à nous tremper. Une fois à l’abri, je demande à notre chauffeur combien de temps il nous reste. Il est 18h30. Nous devions arriver à destination dans une demi-heure. Encore deux heures, me répond-il. Nous arriverons trois heures plus tard, vivants.
