Trois jours et trois nuits

Kampot, le dimanche 14 avril 2019

Trois jours et trois nuits, voilà ce qu’il faut aux Cambodgiens pour fêter la nouvelle année. Les festivités entrevues la veille n’étaient que l’échauffement, le temps du temps passé en famille, au calme. Ce soir, toutes ces familles sont dans la rue.

Les journées sont chaudes voire brûlantes. Nous sommes à la fin de la journée, le soleil et les températures ont entamé leur chute. Chasse à l’ombre et cache-cache avec le soleil peuvent enfin cesser. Les filles sur leurs petites motos n’ont plus besoin de maintenir au-dessus de leur tête des tissus tenus à l’horizontale par le vent, mais l’air que je traverse sur mon scooter est encore chaud et sec.

En rentrant dans le centre-ville de Kampot, capitale du poivre vert – spécialité locale : crabe au poivre vert – je reçois quelques gouttes qui arrivent de je ne sais où, mais à coup sûr pas du ciel. Incrédule, je repère vite la source. Sur le trottoir de droite, un bambin armé d’un pistolet à eau aussi gros que lui arrose la route et ses usagers. Ce n’est qu’alors que je réalise que la chaussée est trempée sur des centaines de mètres et que ça ne peut être l’œuvre de ce seul gangster miniature. Je finis par comprendre. Sur les deux-roues autour de moi, tous les jeunes sont armés. On s’arrose d’une moto à l’autre. Les enfants les plus jeunes retenus par leur mère sur le pallier des maisons et des boutiques familiales compensent leur immobilité par une consommation frénétique de munitions. Les passants, motorisés, touristes, locaux, jeunes, vieux, Bouddhistes, Musulmans, Chrétiens, nous sommes tous égaux devant la loi de l’arrosage.

Slalomant dans le trafic, je me rapproche d’un pick-up à l’arrière duquel sont postées quatre fillettes dont les regards malicieux trahissent de cruelles intentions. Dans cette guerre, tous les enfants sont soldats. Armées d’écuelles, elles disposent à bord d’une réserve d’eau conséquente. En plongeant leurs armes dans ce que je devine être un énorme baril, elles remplissent les petits récipients avec efficacité et une énergie débordante. Inéluctablement poussé par les vagues du trafic, je les observe de plus en plus près. Les quelques mètres qui nous séparaient il y encore quelques secondes ont fondu comme neige au soleil. Je serai bientôt à portée de tir; il n’y aura pas de quartier, pas plus de prisonniers.

Je croise le regard de la plus déterminée, chef de la bande à coup sûr. La chipie me fixe tout en plongeant son écuelle dans sa réserve d’eau. Guidon en main, ma seule arme est la fuite. Malheureusement, la densité du trafic ne me consent plus la moindre parcelle d’asphalte pour m’extirper de la zone de contact. Coincé dans ce peloton de motos et de voitures, j’attends que mon bourreau mette son plan à exécution. Maintenue par une main frêle et ferme à la fois, pleine à ras bord, l’écuelle laisse échapper quelques gouttes qui sautent du récipient au rythme des spasmes d’excitation de la petite fille. Au moment précis où je songe à mes dernières volontés, une moto surgit de nulle part, se faufile et me dépasse. Bloquée, elle est contrainte de s’arrêter et s’intercale entre moi et le pick-up qu’elle touche quasiment de sa roue avant. En un instant, le regard de la petite s’illumine, comme celui d’un prédateur qui vient de comprendre que la chasse sera encore plus facile qu’escompté. D’un geste sec, elle fouette l’air avec son écuelle, l’eau jaillit et vient s’écraser sur le jeune pilote immobilisé juste devant moi, rincé.

La pupille de la petite est dilatée d’adrénaline, de plaisir et de satisfaction, l’écuelle vide. Le trafic se décongestionne enfin. Le temps qu’elle recharge, je serai déjà loin.

Les salines aux alentours de la capitale du poivre.

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