L’aube des premiers soleils

Village flottant de Kampon Khleang (Cambodge).

C’est un bruit de pic-vert métallique, un moteur quatre temps. Enfin, j’y connais pas grand chose mais quand ça fait du boucan façon marteau-piqueur, j’ai appris que c’était un quatre temps. De ceux qu’on trouve sur ces grosses motos rugissantes et rutilantes au guidon relevé. Pourtant, aucun deux-roues à l’horizon.

Il est quatre heures du matin quand je suis réveillé par ce bruit. Surpris, ahuri et abruti de sommeil, je n’ai pourtant pas besoin de consulter ma montre pour savoir l’heure qu’il est. Une fois passées les quelques secondes d’incrédulité et de confusion qui suivent un réveil en sursaut, je me souviens ce que notre hôte nous a expliqué la veille, à l’heure du repas. Tous les matins, les pêcheurs du village s’en vont vers le lac Tonlé Sap en remontant la rivière qui traverse le village. Nous y sommes, et à vue d’œil collé le ballet du départ à la pêche dure une bonne heure.

La veille, à notre arrivée en milieu de journée, nous avions découvert un décor saisissant. Des maisons suspendues à plusieurs mètres du sol séparées de la terre par de solides pilotis, une rivière si basse qu’on peine à croire que son niveau arrivera un jour au niveau de la terrasse des habitations, un village perché, fait de bambou, de bois et de taule. Quelques minutes sur place nous suffisent pour prendre acte de la puissance des moteurs vrombissants des bateaux qui empruntent l’artère principale du village. La moindre embarcation se fait entendre distinctement à des centaines de mètres de distance. L’oreille est avertie bien avant l’œil du passage de chacune de ces barques supersoniques.

Et au milieu coule une rivière

Kampon Khleang baigne dans la saison sèche et l’eau ne chatouille pas encore les échasses des maisons surélevées. Pourtant, avec la saison des pluies, l’eau finira bien par monter au niveau des habitations. Celles-ci sont spacieuses, composées d’une grande pièce principale qui fait à la fois office de salon, de salle à manger, de chambre, de cuisine et de terrasse. A l’intérieur, les structures sont en bois, comme les pilotis qui soutiennent l’ensemble. Postées sous les maisons, des réserves de bois qui seront déplacées avant que l’eau ne vienne les saisir. Les toits sont de couleurs bleue, blanche, orangée. Quelques-uns sont couverts de tuiles.

Elles ont des pilotis

Cette nuit-là, à moitié assoupi sous ma moustiquaire, les oreilles agressées, j’essaye de comptabiliser le nombre de bateaux au départ. Les paupières et les jambes trop lourdes pour aller voir le spectacle de mes propres yeux, je compte à l’oreille et en distingue un, deux, trois, puis trop. Rapidement, c’est la cohue et j’ai l’impression que les bateaux ne passent non plus sur la rivière quasi asséchée mais entre les fibres de mon matelas. Les marteaux-piqueurs trouent la nuit, la craquellent, la réduisent en morceaux avec une violence sonore qui contraste avec la douceur du village, de ses habitants, de leur accueil et de leur mode de vie. Notre village apaisé est soudain transformé en une nocturne manifestation de bikers.

Somnolent bercé au rythme d’un chaos sonore digne d’une étape du Paris-Dakar, je suis définitivement réveillé et rappelé à la réalité du lieu lorsqu’une musique stridente que je devine traditionnelle monte de la rue en même temps que la lumière du jour. Nous sommes pris en sandwich : les bateaux côté rivière, la musique côté rue. La notion de tapage nocturne vient de prendre deux crochets en pleine mâchoire. Au bord du KO, bave aux lèvres, nous titubons dans nos lits suspendus par quatre cordes à quelques centimètres du sol. Malgré ce réveil précoce en fanfare, nous restons sereins, membres engourdis et bouche pâteuse, bercés par le confort d’un matelas ferme, d’un oreiller moelleux et d’une literie fraiche comme la nuit claire qui nous a offert une baisse des températures. C’est l’aube, je couvre d’un bout de draps un pied saisi par une fraicheur insoupçonnable au moment du coucher. J’éteins même le ventilateur au-dessus de nos têtes. Le seul mouvement de nos lits qui balancent légèrement permet à l’air de s’infiltrer à travers la toile de la moustiquaire.

Le bruit des bateaux s’est tu, j’ai dû m’assoupir à nouveau. La température est remontée, je libère mon pied de l’étreinte du drap. L’affreuse musique persiste mais ne nous dérange plus. L’endroit et son atmosphère sont bien trop uniques pour que nous soyons incommodés par quelque nuisance sonore que ce soit. Je réalise alors ô combien cette aube chaotique est douce. Ce réveil prématuré a frappé par sa violence, il nous enlace maintenant de sa langueur.

Le futur

2 commentaires sur “L’aube des premiers soleils

Laisser un commentaire