Du mouvement, du trafic, de la chaleur, de la pollution, des tuk-tuks, du bruit, des grosses artères surplombées parfois par d’autres artères de béton, une skyline de gratte-ciels immense qui s’étend sur des kilomètres. Voilà pour les premières impressions de Bangkok. BKK pour les intimes. La capitale thaïlandaise offre aussi un nombre impressionnant de temples resplendissants. Autre particularité, la ville est assez aquatique : un fleuve imposant – le Chao Phraya -, des canaux, des marchés flottants, des bateaux de toutes tailles dont certains sont dotés d’une longue queue au bout de laquelle s’agitent des hélices. Sur la partie supérieure de cette tige, un moteur énorme vrombit tout ce qu’il peut, comme pour prouver sa puissance à coup de décibels. Immergée, la « long tail » fait aussi office de barre de navigation que les pilotes manient avec maîtrise. Lorsqu’ils font émerger cette immense tige pour décélérer ou manœuvrer, les hélices planent au-dessus de l’eau puis cessent progressivement de tourner comme si elles reprenaient leur souffle avant de replonger en apnée. Puis les pilotes leur remettent violemment la tête sous l’eau, comme s’ils s’adonnaient à une séance de torture et que l’hélice, ligotée et impuissante, devait encore faire des aveux. Enfin, last but not least, les rues de Bangkok offrent de la nourriture excellente, partout, tout le temps.

Stoppé au feu rouge, mon chauffeur de tuk-tuk poursuit la conversation que nous avons entamée une fois le prix de la course discuté. Comme la plupart des échanges avec les locaux, celui-ci a débuté par un « Where you from? », mais nous avons passé le stade des présentations et il a poliment ôté son masque de la bouche pour que je puisse le comprendre au milieu du brouhaha de la ville. Le sujet abordé : les combats de poulet et leur business. Il en a acheté plusieurs depuis toutes ces années, mais ça ne rapporte pas tout le temps. Il faut entraîner la volaille avant de l’envoyer au combat. Si elle perd, tu perds tout. Si elle parvient à déplumer son adversaire, tu ramasses. Victoire après victoire, le poulet prend de plus en plus de valeur sur le marché et son prix de revente devient extrêmement intéressant. Soit.
Il fait environ 35 degrés. La chaleur des pots d’échappement, l’absence de vent et l’agitation chaotique qui nous entoure nous cuisent doucement, à l’étouffée. Le feu rouge nous maintient fermement dans cet enfer immobile. Notre tricycle semble fondre sur place et les gouttes de sueur qui dégoulinent de mon front me font grimacer. Mon visage déformé par la chaleur contraste avec la mine impassible de mon chauffeur qui a sereinement opté pour un jean et un polo noir ce matin en s’habillant. On a rarement autant désiré un feu vert. Celui-ci finit par se décider, les moteurs crachent du bruit et du goudron autour de nous, l’air est brûlant mais circule enfin derrière mes oreilles et sur ma nuque.
Rôti et ayant déjà marre de la chaleur comme du poulet, je tente de faire prendre à la discussion une tournure plus personnelle.
« – Tu as des enfants ? »
Oui, il a deux petites filles et ira en chercher une à l’école en fin de journée.
« – Tu es de Bangkok ? »
Non, il vient de la campagne environnante mais vit ici depuis 15 ans. Pour le travail.
Vu la frénésie qui nous entoure, on a effectivement le sentiment que ça bosse et que ça brasse. Il klaxonne à tout va en se faufilant entre les taxis, les bus et les motos. Je décide de lui accorder une confiance aveugle. Comme si j’avais le choix.

Alors que nous nous engluons dans notre conversation comme dans le trafic, il change encore de file et de sujet. Des poulets, de ses filles et de sa campagne natale, il passe sans transition au marché du tourisme sexuel à Bangkok. Il m’en parle comme du reste, avec autant de décontraction. Plus que le fond, c’est la forme qui me surprend : il propose de m’y emmener pas plus tard que tout de suite, en pleine après-midi. Il me signale qu’en Thaïlande, le service est excellent, et qu’on en a pour son argent. Soit.
« – Combien tu paierais pour toutes ces prestations dans ton pays, hein ? ». Question rhétorique. Je n’en sais rien, lui non plus, mais on n’est clairement pas sur les mêmes budgets.
En se retournant, il me montre du doigt des feuilles A4 plastifiées placées au-dessus de ma tête. Je découvre des illustrations de monuments de Bangkok, du Bouddha allongé au Palais royal en passant par les balades en bateau et Chinatown. Intuitivement, je retourne les feuilles comme on retourne un menu au restaurant et découvre des attractions touristiques d’un autre type. Visiblement, le tourisme tourne autant autour des temples bouddhistes que des bordels. Dans son rétroviseur, il me sourit et me demande si ça me tente. « We go now! We go now! », me dit-il, plein de l’enthousiasme sincère de celui qui vous fait visiter les merveilles que recèle son chez-soi. Je ne suis pas convaincu, il le voit bien, et essaye de me convaincre en m’expliquant qu’il y va lui-même régulièrement, que les prestations sont fantastiques. Il en parle comme d’une visite chez le coiffeur. « On s’occupe bien de toi : toilette, shampooing, massage. Tu en ressors rafraîchi, requinqué. » Il termine son plaidoyer par un argument imparable : « Thai girl beautiful! ». Je décline l’offre, ce qui me vaut un regard à la fois plein de curiosité, d’incompréhension et de mépris. Notre conversation jusque-là relativement complice vient d’en prendre un coup. Il m’emmène à contrecœur vers ma destination initiale : le Baan Bangkok Home.

L’hôtel se situe dans une rue relativement calme, à deux pas d’un des endroits les plus arrosés de la ville : Khaosan Road. Cette rue-là déborde de touristes, de bars, de boutiques de vêtements (pantalons et robes légères, maillots de foot contrefaits, maillots de bain), de vendeurs ambulants chargés de bracelets, chapeaux et t-shirts, de stands de nourriture exotique (scorpions, alligators, araignées et insectes). Dans les rues voisines, des tatoueurs hauts en couleurs et des kiosques qui proposent des cocktails, des mocktails et des jus délicieux.
Entre deux visites de temple, je découvre qu’on peut aussi s’enfoncer dans des ruelles plus tranquilles. Les odeurs sont entremêlées de parfums de fleurs, de Bougainvilliers, de viande, de poisson, de légumes grillés et de fruits toujours aussi savoureux. Les bruits qui bercent ces rues sont ceux d’un scooter, d’enfants qui jouent ou de nourrissons qui pleurent, du crépitement d’aliments à cuire et des discussions des habitants dont les maisons s’ouvrent sans pudeur sur la rue. La chaleur pèse et piège les gens dans leur case comme des lapins qu’on enfumerait dans leurs terriers. La vie se passe donc en partie dehors, à l’ombre lorsque cela est possible. Quelques coups d’œil indiscrets et curieux me donnent un aperçu de la vie quotidienne locale. Les plafonds sont bas et il me semble que les 25 mètres carrés que j’entrevois furtivement ne sont ni la chambre, ni le salon, ni la cuisine, mais bien tout ça à la fois. Le désordre est jovial, le chaos convivial. Chaque foyer dispose de son petit autel. On dépose à ses pieds des biscuits, des boissons, des sucreries. Le Bouddha se prive de bien des choses mais reste un sacré gourmand. Chez certains, on mange ou on sieste à même le sol, la télé est parfois allumée, quand il y a une télé.
Alors que je me promène dans cet univers nouveau, une femme fait son apparition sur la rue comme on entre sur scène, d’un pas franc et décidé, une serviette sur la tête et une autre tout autour du corps. Elle sort d’une douche froide mais les quelques gouttes qui dégoulinent encore sur ses épaules sont déjà tièdes. Aucunement gênée de traverser la rue en tenue si légère, elle s’en va étendre quelques vêtements. La rue est une extension de sa maison, c’est son patio, sa terrasse, son jardin. Je passe mon chemin, les yeux écarquillés, heureux de me balader dans un endroit si dépaysant, si pauvre et pourtant si doux à découvrir. J’observe, m’imprègne et absorbe autant que je peux, à m’en donner un torticolis, je croise des regards et des sourires sereins et chaleureux. Lorsqu’on ne me regarde pas ni me sourit, je me sens malgré tout enveloppé dans une indifférence bienveillante.

J’emprunte une allée dont le silence est troublé par un enfant agité. Derrière lui, suspendu en l’air, un petit cerf-volant bleu. Éclaté de joie, le petit court droit devant, insouciant. Il ralentit progressivement sa course, puis interrompt complètement son sprint frénétique. Il retourne alors un regard inquiet sur le léger objet qu’il précède. Le front légèrement froncé de rides éphémères, il finit par se décontracter, soulagé de découvrir que son jouet bleu est toujours au bout de la ficelle qu’il serre fort comme le bonheur intense qu’il est en train de vivre. Comme un maître tire sur une laisse pour rappeler son chien à l’ordre, l’enfant tire d’un coup sec sur la ficelle et constate avec satisfaction que l’objet frêle n’oppose pas de résistance manifeste. Une fois son autorité réaffirmée, le bambin reprend sa course, suivi par son cerf-volant de compagnie.
Surpris par le nombre de rues calmes que je traverse, je me félicite de l’itinéraire choisi et profite de ces instants de paix offerts par une métropole qui me paraissait jusque-là exclusivement hystérique. La rue que j’arpente maintenant borde un canal étroit. J’en oublie les bruits du trafic qui semblent désormais d’une autre ville. Des mamas thaïlandaises cuisinent, encore et toujours. Malgré des étals de brochettes appétissantes, je me laisse plutôt tenter par un stand de fruits. Après avoir hésité entre l’ananas, la mangue et les litchis, j’opte pour une noix de coco qu’un jeune homme souriant ouvre de trois coups de machette à la précision chirurgicale. Il entrouvre la noix d’une encoche étroite dans laquelle il glisse une paille. En reprenant ma marche dans ce havre de paix sale, coloré et odorant, je déguste un jus tiède, frais et fruité à la fois. La douceur de toutes ces sensations, associée à tous les sourires qu’on me sert, commence à me faire tourner la tête. Est-ce le choc des mondes que je suis en train de vivre, ou bien le choc d’être passé à tant de calme après tant de chaos, de tant de moteurs rugissants à un endroit de calme ombragé ? Je ne suis plus sûr du pourquoi, mais ce moment s’inscrit dans ma poitrine, dans mon ventre, et me caresse les tempes à la manière des masseuses locales. Le jus de coco continue de transiter de sa noix vers mon estomac. Mes papilles et mon œsophage irrigués de ce liquide si exotique et inhabituel, j’ai le sentiment de vivre un instant mémorable.
Je décrète à ce moment-là que « j’adore Bangkok ». Une émotion puissante me prend alors aux tripes, faite des états-d’âme des derniers mois et de la jouissance de l’instant. Je laisse échapper une larmichette. Un peu honteux, je me réprimande – « eh, oh, t’en fais pas un peu trop là ?! » – puis me rassure en me rappelant que je me promène seul et que je porte des lunettes de soleil : personne ne verra ou ne saura jamais rien de cette larme. Puis je me rends à l’évidence : on ne pleure pas de joie tous les jours. Syndrome de Stendhal ou pas, je rends les larmes et déguste ce délicieux moment.
Je sors de cette rue au canal comme on sort d’une séance de thérapie, d’un massage, d’une fellation ou d’un ciné. Déchargé d’un poids dont on n’avait plus conscience, l’âme légère et rigolarde. Encore hébété, j’aspire les quelques dernières gouttes de coco avec la conscience d’avoir fait de cette journée un joli souvenir.