Une flèche en plein ciel

Il paraît qu’en amour, les coups de cœur arrivent aux moments où on s’y attend le moins. En voyage, cette règle peut valoir aussi. Un endroit m’a frappé au moment où j’avais acquis la conviction qu’il fallait quitter le Sud de la Thaïlande, si beau et si touristique. Timing paradoxal.

Depuis une dizaine de minutes, je suis un sentier qui s’enfonce dans la forêt et doit déboucher, selon mes informations, sur une baraque offrant un joli point de vue et proposant des boissons rafraîchissantes. En d’autres termes, et pour changer, je cherche un bar. Accueilli par les aboiements d’un vieux chien qui s’approche en grognant et finit par se calmer en arrivant à ma hauteur, je tombe aussi sur un petit garçon d’environ quatre ans. Il a la même peau que l’homme qui balaye la terrasse de bois, mais je comprends dans ses yeux noirs à la forme légèrement plus arrondie que celle des yeux amande de son père que sa génitrice de mère n’est pas une locale, pas même une Asiatique. Il n’a pas tout-à-fait les mêmes traits que les enfants d’ici et je le soupçonne même d’être un peu de chez nous. Il est en tous les cas le fruit d’un joli mélange made in Planète Terre ! A le voir gambader avec aisance pieds et torses nus, il ne fait aucun doute qu’il est ici chez lui. Outre ces deux autochtones et un chien de mauvais poil, l’endroit est désert, perdu au milieu de la forêt et suspendu au-dessus d’une magnifique baie. Le Sky Bar porte son nom à merveille.

Le père est calme, tranquille, souriant. Il me sert d’emblée des fléchettes, notant mon intérêt pour la cible inespérée et inattendue suspendue dans un coin. On a connu des accueils moins attentionnés. D’autant qu’aux fléchettes succède une Singhia fraîche et judicieusement placée dans un étui de thermos qui va me permettre de boire ma bière ni trop vite, ni trop tiède. Nous partons décidément sur de bonnes bases.

Monseigneur l’astre solaire

Tout en prenant mes marques, je constate que nous sommes sur une plateforme surélevée, comme une tour de contrôle au-dessus de la baie. Autour de nous, une télé poussiéreuse des années 80/90, des inscriptions à la craie, au feutre, au marqueur, de toutes les couleurs. Accrochée en hauteur, une cagette de bois multicolore assène un message sans équivoque : « You are beautiful ». A ses côtés, une ardoise a gardé deux colonnes et les annotations des joueurs de fléchettes précédents. Les traces de craie sont quasiment indélébiles; cette partie ne date pas d’hier. Derrière la cible cabossée aux couleurs encore vives, un drap plus tout-à-fait blanc porte les stigmates fluo de visiteurs passés : « One Love ». Des symboles anarchiques et d’amour partagent le reste de la toile avec des arcs-en-ciel, des palmiers jaunes et des soleils verts. Une guitare amputée de trois cordes est suspendue à un mur et un drapeau sud-africain complètent la palette de couleurs de ce bar perché dans la forêt et penché vers la mer. D’ici, nous dominons un petit coin salon à ciel ouvert : sur des planches de bois sont disposés à même le sol quelques matelas au dossier relevé. En contrebas, dans la pente qui plonge vers la mer, une étendue de sable qu’on imagine aisément se transformer en piste de danse lors de soirées plus festives offre un accès à deux petites terrasses sablées elles aussi. Tous ces recoins de paradis laissent l’embarras du choix pour profiter du coucher de soleil qui se profile. Les aboiements du chien grognon ne sont déjà plus qu’un lointain souvenir. Le vieillard quadrupède est tout pardonné.

Alors que je débute ma partie de fléchettes solitaire, le silence règne. La route est trop éloignée et trop peu fréquentée pour perturber la quiétude de l’endroit. Le vent fait danser les palmiers et les bananiers autour de nous, la mer ondule au ralenti au pied de notre montagne de verdure. Quasiment vide, l’espace est comblé par une musique aux couleurs funk et rasta, par l’impact de mes flèches sur la cible, par les ronflements d’un chien désormais d’humeur siesteuse. Je goûte mon apéro solitaire sans être seul pour autant : le rire d’un enfant à la beauté subjuguante et la tranquillité d’un taulier de père adorable complètent ce tableau dont les couleurs s’apprêtent encore à changer avec la chute du soleil.

Bien décidé à établir le contact avec le patron, je demande à ce dernier si le petit ange entraperçu est bien son fils. « Yes », me répond-il sobrement. Cette question dont j’avais déjà deviné la réponse n’est pas anodine. Elle me permet de glisser au papa qui semble si humble que son petit-d’homme est très réussi. Avec une moue approbatrice et souriante, je lui montre la paume de ma main en joignant mon pouce à mon index pour le féliciter du travail accompli. Son petit loup est un chef-d’œuvre. Alors qu’il court encore à moitié nu autour de nous, je l’imagine aisément partir dans la jungle avoisinante avec un Baloo et une Bagheera.

Triple seize ! Une gorgée de bière, un regard à la chute du soleil. Passons au treize.

Le grand-frère du petit Mowgli fait son apparition. Quatre années de plus, à vue de nez. Il s’est joint à son frère pour jouer avec deux autres enfants à la chevelure d’or. Une famille de Suédois vient en effet de gravir la pente qui nous sépare des bungalows posés dans la baie. Dans les bousculades et câlinades ensablées des quatre enfants, les deux locaux de l’étape s’échangent quelques mots en Français. Bingo ! Ils sont bel et bien un peu de chez nous. Peu après, la maman sort enfin de sa tanière et s’en va arroser une rangée de fruits de la passion. Aussi paisible que son mari, elle répond à mes questions sans pour autant montrer un intérêt particulier ni pour elles ni pour moi. Ne voulant pas devenir l’énième touriste (compatriote de surcroît) à vouloir faire ami-ami avec la louve, je n’insiste pas.

Une fois leur partie de Backgammon terminée, j’entreprends les parents des petits scandinaves. J’apprends à cette occasion que les bungalows nichés dans la baie et ce bar perché dans la forêt appartiennent à la même famille. Après une discussion non dénuée d’intérêt sur le Backgammon, la similitude entre les langues suédoise et norvégienne et sur Zlatan Ibrahimovic, je demande au chef de meute toujours posté derrière son bar si sa troupe et lui-même n’ont pas besoin d’aide, ici où là-bas. Il me répond avec calme et en souriant qu’ils ont assez de personnel, que tout cela est une histoire de famille et que, pour le moment, ça doit le rester. Je ressors de cet échange déçu et soulagé : la perspective de m’installer ici pour une durée indéterminée était séduisante, partir pour la suite partiellement inconnue de mon voyage l’est encore plus.

Mon tour du monde de fléchettes est terminé, mon tour d’Asie ne fait que commencer. Demain, je prends le bateau puis le bus pour rejoindre Bangkok en une bonne dizaine d’heures. Le soleil rougit les dernières acrobaties des louveteaux. Je descends une dernière gorgée trop tiède et monte vers la route en empruntant le sentier par lequel j’étais venu.

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