Le temps ne fait rien à l’affaire

Baie de Chalok Baan Kao. Un bel endroit pour passer le cap des 31 ans. Aucun plan en tête, si ce n’est celui de passer une nouvelle bonne soirée. Bonne ou pas, elle aura lieu dans cette sorte de kiosque à boissons, une buvette de bois installée en bord de plage. J’ai l’impression d’avoir retrouvé l’équivalent thaïlandais du « chiosco catanese » que j’avais connu en Sicile. Autour de ce joli bar arrondi, une terrasse offrant des hamacs, des poufs, des pouffes et quelques tables basses. Cet endroit charmant et sans prétention est tenu par une Thaïlandaise accouplée à un Normand. Elle est discrète, semble distante, et laisse le soin à son jeune amoureux de poser la musique qu’il souhaite sur ce lieu chaleureux. Personne ne semble comprendre si cette musique inspire particulièrement la taulière, mais les sons produits par les enceintes ont au moins le mérite d’attirer les clients occidentaux de notre espèce. Ce jeune français exilé n’a pas l’air du genre à en faire trop sur son choix de vie et sa fuite d’une routine métro-boulot-dodo, chose qui me le rend assez sympathique, d’autant que ses goûts musicaux semblent correspondre aux miens. On fait connaissance dans une ambiance rythmée par du Panda Dub, du Gramatik et autre Chinese Man. Je me surprends à apprécier cette touche si familière dans cet endroit si exotique.

Marine et Khemara, mes compagnonnes de route du moment, se sont organisées en douce avec le serveur : elles me tendent une bouteille de bière Leo vide surmontée d’une bougie. Surpris, je souffle dessus alors qu’elles entonnent un détonnant « Bon anniversaire ». Je leur adresse un sourire gêné et un timide merci. C’est alors qu’un Anglais au teint rosé vient à ma rescousse et me glisse que si on lui faisait un truc comme ça, il ne saurait plus où se mettre. Je lui réponds que je suis dans le même cas. Ce jeune homme m’a tout l’air d’être un habitué du lieu, sympa, enjoué, passablement alcoolisé et possiblement alcoolique. On veille tard dans ce Chill Beach Bar convivial, posé sur la plage comme un radeau échoué.

Il est presque une heure du matin. La douceur de l’air est toujours la même, apaisante. Les filles sont rentrées à leur hôtel, la patronne ronronne dans son hamac, la musique s’est tue. A mes côtés, affalés, les rescapés du radeau : un Normand endormi et un Anglais plus bavard que jamais. Le second m’explique qu’il est venu ici pour la première fois il y a quelques années et que, depuis, il revient tous les ans pour une période de trois mois. Il crèche dans une tente qu’il a pu planter dans un tout petit village niché dans la forêt et accessible par une petite route raide qu’il parcourt tous les jours sur sa bécane. Les habitants l’ont adopté lors de son premier passage ici : il participe à la vie du village en allant par exemple chercher des bidons d’eau en ville lorsque cela est nécessaire. Pourtant, à l’entendre articuler péniblement, on comprend bien que l’eau, ce n’est pas ce qu’il préfère. Bon ami des tenanciers du bar où nous venons de nous rencontrer, il bénéficie de réductions sur les boissons, et ça se voit. Je constate, à la lumière de quelques loupiottes suspendues çà et là que son teint rosé prend des allures tchernobyliennes. On obtient en principe ce coloris après des années d’expérience et de pratique acharnée accoudé au comptoir. Mais pas à son âge, vingt-huit ans tout au plus. Pour ne rien arranger, sa peau est couverte de coups de soleil. Il ne s’agit pas d’une première couche de bronzage. Ces plaques sont de celles qui feraient frissonner de douleur n’importe quel individu à la peau blanche normalement constitué, mais pas lui, pas un British. Alors que sa peau semble rugir le contraire, lui est persuadé que ce climat est fait pour lui :

– « It is so easy to get used to this place, mate. The people, the food, the sun… If I had the chance, I’d stay here forever. I’d never go back to England, mate.

– Ton cancérologue te conseillerait sûrement le contraire, mate ». Voilà ce que je lui rétorque dans un bâillement rendant mes paroles absolument inaudibles et incompréhensibles.

Dans la foulée, nous nous engageons sur le terrain des banalités d’usage, des vérités faites pour combler le vide intersidéral de certaines discussions entre touristes : les gens sont si gentils, ça change de chez nous, et quelle cuisine, puis ça ne coûte rien, puis il fait chaud tout le temps. J’en passe et des meilleures.

Je médite en ne l’écoutant plus qu’à moitié, préférant me concentrer sur la torpeur du soir, la marée montante, la lune éclatante, la caresse de la brise marine, le ciel étoilé. Un peu plus loin sur la plage, un jeune homme fait des figures et des acrobaties avec deux boules de feu qu’il fait valser au bout de deux cordes qu’il manie avec une aisance déconcertante. De temps en temps, il crache sur les flammes et éclaire la nuit.

Fatigué, je prends enfin la décision de rentrer. Il me faut pour cela replonger dans la conversation de mon patient anglais, clore le sujet et le saluer. Je réalise alors qu’il est en train de me parler de Méthamphétamine et comprends que l’heure du coucher n’a été que trop repoussée. Un dernier échange flou, une poignée de main approximative, et me voilà sur mon scooter, direction l’hôtel.

Koh Tao

« Ça va passer. » Voilà ce que je me répète depuis que j’ai rencontré cette portion de route devenue chemin. Ça fait maintenant plusieurs mètres que le bitume s’est changé en terre ocre. Dans mon rétroviseur, un nuage de poussière. Dans mon crâne, un léger mal de bière. On grimpe sec et à part quelques locaux, personne ne s’aventure sur une telle pente avec un deux roues aussi urbain que le mien. J’avance péniblement en esquivant les trous et les cailloux les plus gros, afin d’éviter la chute ou la crevaison. Simultanément, je pense très fort à la loueuse de ma machine et ai une pensée émue pour la caution que je lui ai laissée. Où cette route va-t-elle bien pouvoir mener ? J’espère être récompensé par une belle vue, une belle rencontre, ou en tout cas par un endroit qui ait valu le coup. Le doute m’habite plus que jamais lorsque ma roue arrière dérape et se retrouve dans un trou profond et plein de graviers. Immobilisé, je ne progresse plus d’un centimètre.

Au début, on ne veut pas y croire, on accélère doucement en espérant qu’un bout de pneu accrocheur va nous sortir de cette tranchée. Le coup de poignet est délicat, progressif, on ne voudrait pas creuser notre perte et s’enfoncer encore plus. Je lève mes fesses de la selle pour libérer la machine de quelques kilos en trop. Après plusieurs tentatives, je comprends que ce n’est pas à la force du moteur que mon scooter sortira de là. Je tenais encore en équilibre grâce à l’élan pris depuis le bas de la pente, mais l’engin est maintenant inerte et je sens pour la première fois sa masse peser de tout son poids. Mes gambettes tentent de rattraper la bête quand mes pieds glissent sur des gravillons trop frêles, je perds définitivement l’équilibre et me retrouve par terre. Une plaie au coude et au mollet, je mets une dizaine de minutes à sortir le scooter de son piège et à le remettre dans le sens de la descente.

Désinfecter mes plaies à l’eau de mer et me remettre de mes émotions, voilà ce à quoi j’aspire en prenant le chemin d’une crique qu’on m’a décrite comme étant de toute beauté. Ici, ni sable ni plage, mais une énorme roche surplombant la mer. L’accès est tracé : un chemin de béton d’une élégance douteuse mène les baigneurs jusqu’à une échelle qui plonge droit dans la mer. Nous sommes au milieu de l’après-midi et le soleil cogne dur. Il m’étourdit et me rappelle que j’ai mangé léger ce matin, et rien d’autre depuis. Je m’avance vers l’échelle en titubant, avec l’espoir que la fraîcheur marine me requinquera. La journée est ventée et les vagues aspergent depuis des heures les marches de cet escalier partiellement immergé. La prudence est de mise et je me répète à haute voix d’être prudent. Alors que je me mets en garde, et pour la deuxième fois de la journée, je perds l’équilibre, trahi par les algues qui ont colonisé les marches. Ma main droite préfère lâcher la rambarde pour que le reste de mon corps négocie au mieux la chute. Dans la glissade, le plus petit de mes orteils vient s’écraser sur un bord rouillé de l’échelle, s’écorche et s’ouvre. Je n’ai pas le temps de sentir la douleur que je fais déjà plouf ! Ayant évité de me fracasser à la fois sur les dernières marches de l’échelle et sur les rochers immergés, je laisse passer quelques secondes la tête sous l’eau en espérant que personne ne m’ait vu choir lamentablement. En remettant le nez à la surface, je constate d’une part que personne n’a l’air de s’inquiéter pour moi, et d’autre part que l’eau salée a déjà commencé à désinfecter ma nouvelle plaie. J’ai mal à l’orteil, au coude, au mollet, mais c’est mon ego qui me fait le plus souffrir. 31 ans et deux gamelles en une après-midi, je viens de prendre un vrai coup de vieux.

De retour à la ville, je cherche une pharmacie et la trouve sans difficulté. La dame en blouse blanche qui m’accueille parle suffisamment bien anglais pour comprendre ce dont j’ai besoin : compresses pour nettoyer, Bétadine, pansements. Elle a l’habitude des petits Blancs qui se vautrent en scooter. Je quitte la climatisation agressive de cette épicerie à médicaments et retrouve avec soulagement la chaleur ambiante de la rue.

Les fesses posées sur le banc installé devant ma chambre, je viens de tamponner délicatement mon petit doigt de pieds avec une compresse désinfectante. Il est balafré, l’arcade explosée comme un rugbyman, mais il est là, droit, fier et propre maintenant. Alors qu’il vient de retrouver un semblant de dignité, je commence à le barbouiller d’un jaune foncé de type jus de moutarde vieillie en fond de frigo. Quelques gouttes de Bétadine auront suffi à faire perdre à la rondelle de coton son blanc immaculé. Comme un bébé qu’on mouche, mon orteil se débat, agressé qu’il est par la caresse trop virulente du coton imbibé de ce liquide si frais et si inhabituel. Courageux, il cesse finalement de gigoter, sachant pertinemment que la réussite de cette opération est dans son intérêt.

Koh Tao

Pansé, je pars vers la plage de Haad Sai Nuan pour profiter de la fin de la journée et assister au coucher du soleil. En quittant ma chambre d’hôtel, je constate que l’odeur de la Bétadine est restée sur mes doigts. Dans mes claquettes, le pansement a légèrement réduit la zone de confort de mon petit orteil capricieux. Je sens une légère gène, mais bercé par le chant des oiseaux, caressé par la chaleur et par le sentiment de liberté de celui qui n’a aucune obligation immédiate, je renifle surtout un parfum d’enfance estivale, de ces étés où l’on s’écorche les genoux ou les pieds sur des terrains de foot trop secs ou des bords de piscine trop rêches. A chacun ses madeleines. Je viens de prendre un sacré coup de jeune. 

Laisser un commentaire