Le premier contact avec Hanoï se fait au travers des vitres teintées de notre Grab, équivalent local de Uber. A l’intérieur de la berline, la climatisation tourne à plein régime, comme dans le vol Air Asia qui nous a emmenés de Chiang Mai, ville du Nord de la Thaïlande, à la capitale vietnamienne. Notre chauffeur ne parle pas Anglais mais nous trouvons le moyen de zygomatiser tous les quatre à plusieurs reprises. Ce trajet nous permet aussi de retrouver la conduite sur la droite de la route. Ce soulagement est vite remplacé par l’inquiétude sur notre capacité à nous réhabituer à cette façon de circuler, après un mois passé à rouler à l’envers. Nous constatons vite que ne plus rouler à gauche ne signifie pas pour autant rouler à l’endroit : sur la 6 voies qui nous mène de l’aéroport à la ville, tout semble permis. Au loin, Hanoï est couverte d’un ciel gris et bas. Nous comprendrons jour après jour que ce plafond fait quasiment partie intégrante de la ville, quelles que soient la saison et la température. La nuit tombe doucement sur l’autoroute lorsque nous empruntons un pont gigantesque. Suspendus au-dessus de l’imposant Fleuve Rouge, nous distinguons enfin les différents sommets de la ville.
Nous nous enfonçons vers le cœur historique en slalomant sur les grosses artères de la capitale. Plus nous approchons du Old Quarter, plus l’effet ruche se fait sentir. Les abeilles virevoltent autour de nous, leurs pots d’échappement bourdonnent de plus en plus près de nos oreilles et leurs mouvements paraissent aussi imprévisibles que ceux d’insectes paniqués et apeurés. Cette frénésie sans queue ni tête semble pourtant être la norme : notre œil attentif et inquiet contraste avec celui de notre chauffeur qui a manifestement l’habitude de se frayer un chemin dans cet essaim animé par un nombre incalculable de motos et de scooters.
Le flux qui nous entoure s’immobilise doucement. Nous faisons face à l’une des plus grandes angoisses de l’histoire de l’humanité motorisée : les feux de circulation. Au contraire de ce qui semble collectivement admis, le véritable calvaire de l’automobiliste n’est pas le feu rouge. La vraie plaie, l’enfer, c’est l’autre : le feu vert. Celui dont on s’approche l’œil éclairé et conquérant. Derrière le volant, on est sûr de sa force face à la lumière verte qu’on voit se rapprocher. Le pied droit maintient l’accélérateur avec un savant alliage de douceur et de fermeté dont ne peuvent se vanter que les amants les plus expérimentés. Pourtant, plus le feu reste vert, plus il a de chances de virer au rouge. Le vert est une bonne nouvelle, un bon signe pour quelques superstitieux, et on ne saurait tolérer que cette lueur positive ne s’efface là, sous nos yeux, à nos nez et barbe. Ce code couleur permissif éphémère qu’on aperçoit à travers le pare-brise ressemble à un partenaire auquel on ne comprendra être attaché que lorsqu’il décidera de nous quitter. L’interdiction après la permission, voilà ce qui guette l’automobiliste dont la sérénité décroit mètre après mètre. L’amant expérimenté redevient progressivement l’adolescent impatient. Le pied droit se fait plus pressant, les aiguilles du compteur grimpent doucement mais sûrement. Passera ? Passera pas ? Qu’importe. Le feu vert est une certitude qui s’évanouit, un espoir déchu, un conducteur déçu, qui redevient l’espace de quelques instants un enfant roi à qui on dit soudain non.
Le feu rouge, lui, n’est pas traître. Il est par nature trop long et éprouvant, mais il est ce qu’il est et ne nous fait rien miroiter. Il sait, comme nous, qu’il changera de couleur tôt ou tard. Il passera au vert et nous aurons l’impression de l’avoir mérité, après avoir fait preuve de tant de patience, voire de compréhension, à son égard. Quoi de meilleur que le réconfort après l’effort, que la conquête après la drague ? Quoi de mieux que l’appétit après la gastro ou le printemps après l’hiver ? Un feu rouge qui passe au vert, c’est une victoire aux tirs aux buts : on n’a pas vraiment de mérite, mais on ne l’a pas volé non plus, et la sensation de bonheur qu’on en retire est enivrante.
On est scotché là. Ces pensées hautement philosophiques me traversent l’esprit, ce qui a le mérite de rendre notre attente supportable. Nous sommes en voyage, dans un nouveau pays, entre amis, on a le temps et toutes les secondes comptent, fussent-elles passées à stagner au carrefour. On veut prendre le temps d’ouvrir les yeux, d’observer, de comprendre. Cet endroit n’est pas le pire pour le faire.
A l’arrêt, je médite donc le comportement de l’Homme à l’épreuve du feu et me rends compte que de nombreux deux-roues continuent de nous dépasser. En ville, les motos ont l’avantage de la mobilité et elles comptent bien en profiter : elles remontent les files de voiture jusqu’à la limite du carrefour, comme pour être mieux placées sur la ligne de départ. Cela m’évoque une course automobile, mais j’ai aussi la sensation d’être dans une salle de concert. Saisis par un besoin incontrôlable de fendre la foule, les plus motivés et les plus grands fans de l’artiste veulent se rapprocher de la scène qu’enflammera bientôt leur idole. Le fan frôle le spectateur sans réellement y faire attention, avec l’air légèrement dédaigneux de celui qui sait vraiment pourquoi il est là. Cette traversée se fait dans une odeur d’aisselle moite libérée par des bras tendus verticalement au bout desquels tiennent des bières qui essayent d’échapper à une secousse trop violente. Comme au feu, certains veulent toujours une meilleure place, nous bouchent la vue, nous passent devant. Mais quand le concert commence, quand le feu passe au vert, on oublie, on pardonne tout.
Dans le Vieux Hanoï, les rues ont rétréci et l’essaim d’abeilles paraît de plus en plus dense. Bien que présentes, plus rares sont les voitures. Les locaux nous expliqueront que considérant leur prix, la grande majorité de la population opte pour les deux-roues, plus accessibles aux petits portefeuilles. Ces nuées de motos tourbillonnent et étourdissent. Malgré cette désorganisation apparente, les flux visqueux de motos coulent et s’entremêlent avec la douceur du miel, sans que personne ne veuille ou puisse aller trop vite ou trop fort. Cette fluidité semble relever du calcul savant et de prévisions mathématiques élaborées pour ne pas se heurter. Elle n’est en réalité que le résultat d’une habitude collective consistant à se croiser de près, à se klaxonner sans animosité, à se frôler avec autant de délicatesse que d’indifférence. Derrière nos carreaux bruns, nous sourions à cette fourmilière nouvelle, impatients de pouvoir en faire partie, de nous y faire une place en gardant la même mine impassible que celle affichée par les locaux, comme si tout cela était normal pour nous aussi.

Piétons, nous fendons le soir sous un ciel si bas et humide qu’il vaporise sur la ville une fine couche de brume, voire de bruine. Sur une enseigne, je lis : Railway Station Café. Nous sommes au 30/10 de la rue Điện Biên Phủ, celle que nous cherchions. En marchant péniblement entre et sur les rails du chemin de fer, j’aperçois de fins cheveux noirs qui se balancent de toute leur longueur. Leur bout arrive au bas d’un dos « qui perd son nom avec si bonne grâce qu’on ne peut s’empêcher de lui donner raison », comme le chantait Georges. Ils virevoltent tout-à-coup plus brusquement quand leur propriétaire se retourne. Elle semble savoir exactement ce qu’elle fait : chaque ondulation capillaire semble maîtrisée, de la racine à la pointe. Puis son visage apparaît. Un sourire éblouissant éclaire la rue et les traits fins de cette bouille ronde prennent alors un relief qui me fait palpiter le palpitant, comme si on venait de le réveiller d’une longue sieste. C’est avec ce sourire qu’elle nous propose de boire un verre sur de petites chaises en plastique disposées au bord des rails, pour voir passer le train. C’est bien là ce que nous sommes venus faire. Une rue passante, commerçante, faite de petites boutiques, de cafés, d’habitations, et qui sert accessoirement de ligne de chemin de fer ? Nous comptions bien découvrir cette bizarrerie urbaine. Pourtant, l’espace de quelques secondes, la chose ferroviaire n’est que la cadette de mes soucis et je reste bouche-bée, le cœur à toute vapeur. Je m’apprête à sortir de mon silence pour répondre à notre interlocutrice quand mes amis lui signifient que c’est gentil, qu’on va faire un tour, qu’on reviendra peut-être plus tard.
« Peut-être. »
Pauline et Simon me tirent plus loin, le long des rails. Nous sommes happés par ce décor fascinant fait de lumières, de boutiques, d’enfants, de touristes, de mouvement et de vie. On remonte la voie que parcourra bientôt le train qui relie Hanoï à l’extrême Nord du pays et à ses montagnes extraordinaires. Simon, les bras en l’air, joue au funambule sur un rail et fait connaissance avec ceux qui ont eu l’idée de prendre le même rail mais dans l’autre sens. Des sourires, quelques mots, et on se laisse poliment la place. Pauline immortalise ces scènes en souriant de tout ce qui se passe dans cette rue. Resté derrière, encore abasourdi par la fée de la voie ferrée, je refais mon retard sur mes camarades et leur glisse quelques mots teintés de timidité pour leur faire comprendre que le mieux serait de voir passer le train par là-bas, près de la fée.
Et pas ailleurs.
Dans la longue rue Điện Biên Phủ, nous rencontrons un homme sur une petite moto. Il attend une ultime cargaison de la part de quelqu’un qui a disparu dans l’encadrement d’une porte. Sur son porte-bagage, l’homme a déjà chargé (après décompte consciencieux) 23 chaises en plastique. On interpelle le pilote sur la faisabilité de son projet. Il sourit, rigole même, puis se retourne vers sa femme qui vient de faire sa réapparition, les bras chargés de commissions. Elle accroche les quelques sacs plastiques au bout du guidon de son équilibriste de mari. D’un commun accord tacite, mes compagnons et moi-même décidons d’attendre pour assister à son départ. Après quelques secondes, les rayons des roues finissent par se mouvoir, c’est parti. D’une main, il tient la pile de chaises dressée dans son dos. De l’autre, il met les gaz tout en maintenant l’équilibre de la machine sur les cailloux de la voie ferrée. Au bout de cinquante mètres, il rejoint le passage à niveau le plus proche, puis une route goudronnée sur laquelle la circulation est frénétique. Il s’insère dans le trafic sans encombres, à contresens, avec une fluidité déconcertante.

Nous avons rebroussé chemin vers l’endroit que nous avons élu – à l’unanimité – pour voir le train passer sous notre nez et frôler nos orteils. La déesse du rail répond à ma question :
« – 18h10.
– On a l’horaire du train ! »
Mes amis, moqueurs, me rappellent que nous connaissions déjà l’heure du train. Tous les moyens sont bons pour aborder une fée. Mes copains étant des gentils copains, nous sommes donc revenus au plus bel endroit de cette longue rue, là où le train sera le plus beau, là où la bière sera la plus goûtue, là où la soirée sera la plus belle. Tchou tchou !
Avec le nombre croissant de visiteurs, la rue a changé d’allure au fil des années : de nombreux cafés ont remplacé des habitations pour accueillir les touristes venus déguster un rafraîchissement en attendant le passage du train. La rue, à peine plus large qu’une micheline, est tout de même restée authentique. Ses habitants travaillent, ferraillent, charbonnent. En d’autres termes, les touristes glandent et les locaux motivent. A quelques mètres de là où nous nous sommes finalement installés, une femme dont l’âge est totalement indéchiffrable a les mains dans la mousse de sa vaisselle, accroupie devant une bassine d’assiettes, de couverts, de verres et de bulles. Un vieil homme attrape, à l’aide d’un bâton surmonté d’un crochet, l’un de ses cintres suspendus en hauteur : il a besoin d’une chemise propre. Son voisin vide un poulet dans un seau. Un couple rase les poils blancs mouton de son petit chien. Les coiffeurs coiffent, les ménagères lavent et les enfants jouent. Nous récoltons quelques « Hello ! » enthousiastes de la part des plus jeunes. Un touriste anglophone me fait remarquer que les enfants sont adorables ici. Son accent américain me rend cette réflexion ridicule et condescendante, mais impossible de lui donner tort.
Elle s’appelle Happy. Lorsque je lui demande de me donner son prénom en V.O, je peine à répéter la monosyllabe qu’elle me sert. Va pour Happy. La fille aux cheveux noirs soie a 25 ans, est dotée de formes délicieusement harmonieuses, d’un sourire à faire dérailler les plus fragiles et d’un non moins joli anneau à l’annulaire de la main gauche. Happy a déjà un Précieux. Celui-ci ne tarde pas à faire son apparition. Sympathique et souriant, il m’explique que c’est lui qui, il y a un an et demi, a lancé cette affaire : la maison familiale a été transformée en café. D’un côté des rails, il y avait le séjour et la cuisine, de l’autre les chambres et les toilettes. Happy continue de distribuer des sourires ravageurs au milieu de cette rue hors du tumulte de la ville bruyante qu’on sait proche mais qu’on sent loin. Je souris aussi et la contemple, ébloui.
Ébloui, je le suis bientôt par les énormes phares d’une locomotive qui sort d’un virage à une centaine de mètres de là. Quelques secondes nous séparent du passage du train et il nous a été demandé de nous tenir debout, bien droit, sans dépasser une ligne d’un rouge passé tracée sur une carcasse de trottoir. La nuit est maintenant tout-à-fait noire, la faible lumière des habitations et des lampadaires éclairait jusque-là modestement la rue. La locomotive nous fait l’effet d’un projecteur. Elle approche en caressant le linge et les plantes qui dépassent des maisons. Le monstre nous effleure à notre tour, diffusant ainsi un agréable courant d’air tiède sur nos mouilles réjouies. Nous distinguons parfois les passagers dans leur compartiment et leur faisons des signes de la main sans savoir s’ils nous verront. Sur le trottoir étriqué, les visages sont marqués par des sourires enfantins que nous échangeons dans le bruit du passage du train.

Ici comme sur les routes du Tour de France où l’on patiente pour vivre le passage des coureurs, bonne partie de l’excitation réside dans l’attente. On atteint le pic d’adrénaline lors du passage du train, puis la rue reprend sa vie normale. Propulsés en enfance l’espace de quelques secondes, nous redevenons alors adultes après que le train est passé. Les bambins de la rue viennent nous solliciter. Une petite d’environ 5-6 ans me caresse la joue avec les cheveux de sa Barbie en s’exclamant « I love you ». Difficile de ne pas tomber sous le charme et de lui exprimer la réciprocité du sentiment. Sauf que l’infidèle est déjà partie déclarer sa flamme aux autres pensionnaires de notre trottoir. J’échange encore quelques mots et sourires que j’espère pas trop niais avec Happy quand la princesse à la poupée s’agrippe au bas de mon t-shirt puis, ayant capté mon attention, me tend les bras. Mes mains calées sous ses aisselles, je réponds à l’appel et la soulève. Elle sourit aux éclats et tente d’attraper les lampions qui brillent au-dessus de nos têtes; nous sommes trop courts. Elle rapproche sa tête d’ampoule de la mienne. Ses mèches de cheveux me chatouillent l’oreille, puis sa joue vient se coller à ma barbe. La chaleur de son petit corps léger et cet élan d’affection inattendu me font regretter un instant de ne pas avoir de petit-frère ou de petite-sœur, et me font aussi songer qu’avoir des enfants peut procurer quelques joies intenses.
Après avoir reposé la mini-fée au sourire malicieux, nous payons nos consommations, saluons nos compagnons de soirée et taillons la voie. Happy n’a pas l’air particulièrement affectée par notre départ. Après quelques pas, on nous rattrape : la petite veut nous dire au revoir. On la salue, mais cela ne suffit visiblement pas. Nous sommes rappelés à l’ordre, la petite exige un câlin collectif. Nous nous exécutons avec plaisir. Je reprends la petite dans mes bras pour qu’elle soit à hauteur de câlin. Nous nous enlaçons tous les quatre. En s’éloignant, elle nous lance « Nice to meet you », dans un Anglais à la limite du perfect. « Bye bye », réplique-t-on avec originalité. En nous éloignant vers des rues aux odeurs de grillade, je réalise que je ne lui ai même pas demandé son prénom. Tant pis. Happy ou pas, on a quand même de quoi être heureux ce soir.