Aimons nous vivons !

Huế, cité impériale.

Nous débarquons à l’hôtel en trinôme et découvrons nos chambres respectives. Signe distinctif : pas de fenêtres. Cela explique sans doute le prix dérisoire de la demi-pension que nous avons réservée. Pas grave, le Sharks Hostel est doté d’un joli patio et d’une terrasse lumineuse que l’on peut facilement ombrager en déployant une immense bâche au-dessus de nos têtes lorsque le soleil cogne trop fort. Après avoir passé quelques jours dans les montagnes du Nord du Vietnam et goûté à leur météo changeante, l’ombre est redevenue une alliée. Finies la brume – voire la bruine -, nous voilà de retour sous des latitudes plus clémentes, à quelques kilomètres de la mer. Clap de fin pour les chaussettes, c’est le retour du clapotis des nu-pieds. La chance nous sourit : les chambres sont déjà libres. Il est environ 8h du matin quand nous posons enfin nos sacs au pied de nos lits. Nous sortons d’une nuitée de bus agitée, et à la différence de mes compagnons de route, je n’ai pas vraiment envie de dormir. Alors qu’ils optent pour une sieste réparatrice, je commande à la réception un petit-déjeuner omelette, tomates et cà phê (en vietnamien dans le texte). « Voulez-vous qu’on vous montre sur une carte les choses à faire et à voir en ville ? » Plus tard, merci.

La terrasse, baignée d’une atmosphère estivale, se prête parfaitement à la méditation somnolente et à l’écriture de quelques lignes. Nous avons retrouvé la torpeur des matins tièdes à la sortie de notre bus de nuit. Ces night buses sont d’ailleurs plus souvent appelés sleeping buses, engins dans lesquels la position assise n’est pas une option et où, bien que forcément allongés, on ne dort pas si facilement tant les secousses et les klaxons de la route sont incessants.

Abruti par une nuit sans sommeil et la température clémente, j’attends mon café avec une sérénité si grande que je ne sens plus ni mes jambes ni mes paupières pourtant lourdes de fatigue. Le museau chauffé par le soleil matinal, j’observe les pensionnaires de l’hôtel se réveiller un à un quand l’un d’entre eux – un jeune homme – s’assied en face de moi après m’en avoir demandé la permission. Les autres places de la terrasse étant prises ou trop étriquées, il a opté pour la petite table que j’occupe et que je vais visiblement devoir partager. Mon café ne m’a pas encore rejoint et alors que mon nouveau voisin entame la conversation, le poids de mes cernes noires et de ma nuit blanche se fait finalement sentir. Il m’explique dans un anglais made in China qu’il est ici pour étudier le vietnamien. Mon café se présente enfin. Au Vietnam, le cà phê est corsé, parfumé, goûtu et souvent rendu onctueux par l’ajout de lait concentré. Une autre particularité : il est servi dans une tasse surmontée d’un filtre où le mélange eau chaude-café s’opère puis s’égoutte lentement. Souvent trop lentement. Les yeux fixés sur ma tasse au quart pleine, j’écoute d’une oreille forcément distraite mon compagnon de petit-déj qui croit bon de me faire découvrir ses manuels scolaires. Quelques poils esseulés au menton, une mine débonnaire, un sourire si franc qu’il pourrait donner raison aux dessins caricaturaux de Hergé, y’a pas à dire, il est sympa mon camarade. Mais y’a-t-il un monde si immense entre nos deux civilisations pour qu’il ne comprenne pas qu’avant le café noir du petit blanc, celui-ci est incapable de communiquer correctement ?

Ma tasse est remplie à moitié, l’égouttement est bientôt terminé. Comprenant qu’il me reste quelques secondes à patienter avant la première gorgée, je décide de prendre le taureau par les cornes : j’attrape le manuel de vietnamien et tente de me plonger dans la peau d’un étudiant qui débuterait l’étude de cette langue. Exotique, le Vietnamien semble à des années-lumière de nos langues européennes, mais l’alphabet latin me donne envie de ma lancer : sans en comprendre le sens, je lis à haute voix les phrases de certains exercices en suivant les règles de prononciation du français. Mon interlocuteur est bluffé par ma prononciation ! Il me communique son admiration aux sons de « inhin, inhin » accompagnés de petits hochements de tête. Nous partageons quelques franches rigolades sans que je sache réellement si nous nous fendons la poire pour les mêmes raisons. Ces quelques sourires me dérident finalement un peu la matinée, d’autant que mon café est prêt : je retire le filtre posé au sommet de la tasse et déguste un liquide presque trop tiède, une omelette accompagnée d’une baguette façon bánh mì. Le tout englouti, je m’éclipse en souhaitant bonne chance et bon courage à l’étudiant.

Après une journée de marche et la visite de la citadelle de Huế, nous décidons de nous rendre à la plage, distante d’une vingtaine de kilomètres du centre ville. Nous y découvrons une mer agitée et une plage animée. Peu se baignent : le soleil a commencé sa descente et, à l’approche du soir, l’air s’est rafraîchi. Claquettes dans les mains, nos pieds s’enfoncent dans le sable alors que nous longeons la côte en direction de la boule rouge suspendue au-dessus d’un décor de plage, de déchets, de bateaux de pêcheurs et de bicoques aux mini chaises en plastique qui attendent le séant des passants affamés ou assoiffés sous des toits de taule.

« Hello! » m’interpelle un jeune homme qui paraît réservé mais suffisamment content de voir un étranger pour tenter une approche. A 19 ans, il parle un bon anglais et souhaite partir étudier en Australie. Ensuite ? Monter son business, ici. A côté de nous, assis, son ami ne participe pas à la conversation, bloqué par la timidité et une connaissance de la langue anglaise que je devine nulle. Peut-être lui aussi rêve-t-il d’Australie, d’études supérieures et de business plan mais il se contente pour l’instant de dessiner des formes dans le sable avec ses pieds. Par moment, ses jambes s’immobilisent, son buste et le bout de ses pieds se redressent et, à l’aide de ses mains, il saupoudre ses orteils de sable fin. Joie inépuisable. Pas avare de transparence, mon interlocuteur m’explique qu’il a hésité à m’adresser la parole car il avait peur que je n’aie pas envie de discuter, que je ne lui réponde pas, que je l’ignore. C’est tout le contraire : je lui réponds qu’il a bien fait de m’aborder et que rares sont les regrets lorsqu’on se jette à l’eau. Je salue cette bande de deux en me disant qu’il serait bon d’appliquer à moi-même les conseils que j’assène aux autres.

Mes amis ayant pris de l’avance, je les retrouve assis entre deux bateaux de pêcheurs au nez et à la poupe joliment retroussés. Basse, la marée les a laissés sur le sable comme des baleines échouées et viendra les reprendre dans quelques heures. Ils ont l’air faits de bric et de broc mais d’une solidité à toute épreuve.

« On continue sur la plage ou on s’arrête boire une bière dans le bouiboui juste là derrière ? ». C’est avec cette question rhétorique que s’arrête notre promenade côtière. Installés sur nos chaises en plastique rouge modèle école maternelle – on serait presque aussi bien accroupi – nous observons le soleil décliner et le ciel encore s’obscurcir. Trois bières please, demande-t-on poliment. « Ni des petites, ni des tièdes, il fait chaleur. Fais-nous péter une blonde locale bien fraîche. Ouais, ouais, une de celles sans grand intérêt si ce n’est celui d’avoir un nom exotique qui à chaque gorgée nous rappelle qu’on est au bout du monde », murmure-je intérieurement, sachant pertinemment qu’on la boira comme si c’était la meilleure du monde. Contrairement à ce qu’ont pu écrire certains, le plaisir de la bière ne commence ni à la première gorgée ni à la mise en bouche du liquide. Notre être est équipé de cinq sens mais dispose aussi d’une sensibilité d’esprit qu’il est bon de cultiver. Prenez le cinéma par exemple. Quand commence véritablement le plaisir du spectateur ? A l’achat du pop corn pour certains, au bruit du billet en papier coupé en deux d’un geste sec et franc pour d’autres, au début de la première bande-annonce ou à la plongée de la salle dans le noir, ce moment où les spectateurs ne se permettent plus que de chuchoter ? Peu importe, chaque esprit en décidera, mais nous avons l’embarras du choix dans le catalogue des petites joies de l’existence. Le voyage, c’est un peu les soldes : on ouvre le catalogue des émotions et on se rend compte que tout est plus accessible qu’à l’accoutumée. Alors feuilletons. 

Mais retournons à nos houblons. Si tant est que la cervoise soit servie bien fraîche, le contact de la paume de la main avec le contenant est le véritable moment de la rencontre avec le produit (pour de meilleures sensations nous sommes ici catégoriques et recommandons un service au verre ou, à défaut, dans une bouteille en verre, plutôt que dans une cannette en alu ou un gobelet recyclable). C’est à ce moment que le cerveau bascule entre la phase d’attente de la commande et sa concrétisation. On a commandé sa bière fébrilement, timidement presque, avec l’anxiété de faire le bon choix et de ne pas se faire passer devant par un(e) autre assoiffé(e) à l’autre bout du comptoir, voire au coude à coude avec nous lors des soirées les plus peuplées. Tu as finalement été entendu, tu es servi. La main enveloppe le contenant qui ruisselle de fraîcheur. Quelques flocons de mousse dégoulinent le long du verre, éruption irrémédiable qui collera un peu les doigts. Des gouttelettes illuminées par le soleil coulent à l’extérieur du contenant, croisant sur leur passage les bulles ascendantes de l’intérieur.

La prise en main est actée, les regards se cherchent pour savoir dans combien de secondes nous pourrons trinquer. Le premier lève le bras à l’horizontale, présentant la bière à son cercle d’amis. Si les autres ne sont pas encore prêts, il garde en général un bras tendu et déterminé, laissant planer sa bière entre lui et ses compagnons, incitant ces derniers à ne pas trop traîner. C’est d’ailleurs en levant sa bière pour la première fois qu’on peut l’espace d’un instant la humer en passant la truffe en rase motte au plus près de la mousse encore frémissante. Cette mousse, c’est le Groenland, une banquise, de la poudreuse, du coton, un nuage, une barbe à papa, de la douceur. De là, les effluves frais nous montent aux sens. On y est. Alors trinquons.

L’endroit est ouvert : pas de portes, pas d’entrée ni de sortie, mais un passage entre deux hauts murs de béton qui forment la base de la structure. Posé au-dessus de nos têtes, un toit en taule est suspendu par des tiges de bambou énormes. Devant, la plage; derrière, une rue mal éclairée qui file vers un village dont les lueurs semblent proches et lointaines à la fois. L’établissement sert à boire et à manger. Des bacs de poissons et de crabes sont installés dans un coin. Un frigo et la cuisine dans un autre. En guise de fond sonore, le bourdonnement du groupe électrogène. Một hai ba yo (un deux trois yo) ! « Santé ! »

Entre nous et la mer, trois enfants jouent dans le sable. Un seau, une boîte de carton, des trucs et des machins de récup’. Ils font des allers et venues à la table installée derrière nous. La table en question est peuplée d’irréductibles mamans. L’une d’elles, lassée des gesticulations ensablées de son fils, saisit sa progéniture par le bras et lui assène un coup sec sur le front avec la paume de sa main. Nous en sommes plus choqués que l’enfant dont la gesticulation prend partiellement fin. Momentanément calmé, il se met à manger quelques morceaux de poulet laissés en friche dans son assiette avant de repartir jouer avec quelques grains de riz collés autour de sa joyeuse bouille.

Les deux autres tablées qui nous entourent se composent de deux bandes de mecs. La première, assez calme, présente une moyenne d’âge assez élevée. La deuxième, plus jeune, s’offre un gros festin et fait preuve d’un enthousiasme littéralement débordant. Mégots, molards, serviettes en papier, grains de riz, nouilles, arêtes et j’en passe jonchent le sol, formant une sorte de terrain miné tout autour de la table.

Le ciel légèrement voilé continue de s’assombrir. Les étoiles montent dans le ciel au fur et à mesure que la nuit tombe. Le soleil doucement dégringole alors que la lune se précise. Elle s’affirme d’un éclat de plus en plus vif, dans le coin d’un ciel dont elle sera bientôt la reine. Elle resplendit bientôt si fort que nous croyons distinguer les reliefs et les cratères qui la parsèment. Assis, menton en l’air et gosier hydraté, nous sommes saisis par cette lumière annonçant la nuit. Face aux astres, nous nous lançons dans des considérations philosophico-astronomiques plutôt terre à terre. « On est peu de choses », remarque-t-on, perspicaces. « Dire qu’ailleurs y’a peut-être une autre espèce dans l’espace qui, comme nous, tente de s’y balader, d’aller de planète en planète et de nous rencontrer. On est vraiment peu de choses. »

Un coup de balai et on bouffe par terre

Nous lançons la deuxième tournée lorsqu’une musique couvre subitement le bruit du groupe électrogène. Un homme d’une trentaine d’années pose une enceinte au milieu du « réfectoire » puis s’empare d’un micro pour nous offrir une démonstration. Laissant le diable auquel est attachée l’enceinte en retrait, il se déplace entre les tables d’un pas nonchalant, dans la limite de ce que lui consent le mou du fil qui relie son micro à son enceinte-caddie. Il semble lire les paroles de la chanson dans le creux de sa main où s’est niché son téléphone portable. Il n’y a plus de doute possible, nous avons droit à une séance improvisée de karaoké, un des passe-temps favoris des locaux. Plus que quelques mètres nous séparent de l’artiste quand nous nous rendons compte que la voix que nous entendons n’est pas la sienne. Ses lèvres bougent, son visage est déformé par une émotion qu’il tente de nous transmettre yeux dans les yeux, aucun son ne sort de sa bouche.

En passant près des tables, toujours possédé par les notes qu’il ne produit pas, le chanteur muet propose des petits sachets rouges. A l’intérieur, quelques cacahuètes apéro. Face à nous, poing serré sur son téléphone, l’œil imbibé de larmes et d’émotion, il continue son play-back passionné sans sourciller. Nous restons troublés par le premier degré qui l’habite et décidons que ce spectacle délirant mérite rétribution. Nous lui prenons deux paquets pour une somme du genre modique.

La musique du diable s’éloigne enfin, les étoiles n’en finissent pas de se multiplier. L’horizon est presque invisible et on peine à distinguer la frontière entre le ciel et la mer. Certaines étoiles paraissent particulièrement basses et proches. Je comprends que ces loupiottes apparues il y a peu ne sont pas accrochées dans le ciel mais posées sur l’eau. Les pêcheurs, saisis par la nuit, ont allumé les lampes de leurs bateaux. Sous les étoiles, bringuebalés par les flots, ces lueurs ressemblent à des lampions. Rab de cervoise et de constellations. Alors jouissons.

Nous sortons par derrière dans la rue mal éclairée à la recherche d’un taxi qui pourra nous ramener vers la ville et notre lit. Nous bifurquons et après avoir quitté cette route sombre retrouvons la lumière des commerces et l’odeur des grillades. C’est finalement le taxi qui nous trouve. Un chauffeur nous alpague avec un enthousiasme débordant qui trahit l’évidence. Ses collègues, déjà inquiets pour nous et prêts à récupérer des clients, nous confirment qu’il est bourré comme une caille, rond comme un ballon, sec comme un coup de trique, bref, qu’il est saoul comme jaja (« comme jamais » ndlr).

Les chauffeurs échangent des sourires complices, ça braille autour de nous. Aucune animosité aucune, juste de la rigolade. Peut-être se moquent-ils un peu de nous et de lui. Un des chauffeurs s’extirpe alors du groupe. Plus axé business, lui ne rigole pas. Son collègue n’étant pas en état, il nous faut monter avec lui. C’est plus sage, pour notre sécurité comme pour l’épaisseur son portefeuille. Plus dérangés par un trop plein de tempérament commercial que par quelques degrés d’alcool en trop, nous grimpons finalement avec celui qui a gentiment décidé d’interrompre son apéro pour nous offrir ses services. Il ne parle pas anglais. Du tout. Malgré notre soirée arrosée et la lecture matinale d’un manuel de vietnamien, nous ne parlons toujours pas la langue. Nous passons les quelque 15 minutes de la ligne droite qui nous ramène en centre ville à frôler les deux roues, à klaxonner tous ces gens infoutus d’être transparents, le tout rythmé par une musique techno made in Asia que notre chauffeur pousse, comme la pédale de l’accélérateur, à fond. On arrive finalement sains et saufs, les oreilles légèrement sifflantes, le cœur battant de la jolie soirée que avons passée et de la joie d’être (encore) vivants. On est vraiment peu de choses. Alors vivons.

Back au sable

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