Sur une autre planète

A Hanoï comme partout dans le pays le drapeau vietnamien flotte fièrement. Il est souvent accompagné d’un autre drapeau rouge sur lequel l’étoile jaune est remplacée par une faucille et un marteau de la même couleur. Nous ne trouvons que peu d’enseignes de supermarchés et de grandes marques. Nous pointons donc du doigt l’unique McDonald’s que nous croisons en trois semaines, ainsi que des magasins Dior et Yves Saint-Laurent.

Liste de courses : une faucille, un marteau…

Nous avons posé nos valises dans le Old Quarter. Les premières heures et soirées passées en ville nous confirment que nous sommes dans une capitale. Ça brasse autour de nous, beautés et mouvement constants. La vie semble ne jamais vraiment s’arrêter. En me promenant, je tente de me rappeler quelle ville est surnommée « la ville qui ne dort jamais », mais après Bangkok et Hanoï, je comprends que plusieurs cités du monde seraient dignes de ce surnom.

Hanoï et le Vietnam ont une histoire douloureuse. Nous le savions avant d’y arriver, mais nous découvrons un pays toujours marqué par ses conflits, récents ou plus anciens. Les musées, monuments, certaines décorations, vestiges, conversations maintiennent cette histoire douloureuse à la surface du temps qui passe. Le premier musée que nous visitons est une prison. Au-dessus du porche, à l’entrée, une inscription noire sur blanc annonce la couleur bleu blanc rouge : « Maison Centrale ». Cette prison est l’un des nombreux bâtiments construits par les Français au début du XXème siècle. Elle a accueilli les résistants (communistes) lors de l’occupation de l’Indochine. Nous découvrons les cellules, les conditions de détention, puis une guillotine posée dans une grande pièce reliée par un couloir de la mort à d’autres pièces dans lesquelles des femmes et des hommes ont passé les dernières heures de leur existence. Entre ces murs, on imagine aisément combien il doit être facile de devenir fou en attendant de littéralement perdre la tête. Sur un panneau explicatif, on nous informe que ces dernières heures de vie poussaient les condamnés à écrire afin de laisser une trace de leur existence et de leur lutte politique. Prostré dans ces pièces sombres et silencieuses, le nez en l’air à la recherche des quelques rayons de lumière passant à travers les barreaux, je me demande si les condamnés n’ont pas regretté d’avoir entrepris cette démarche si tardivement.

La prison a aussi servi pour la guerre civile vietnamienne à laquelle se sont mêlés les États-Unis. Une partie de l’exposition est donc consacrée aux prisonniers américains. Il y est expliqué ô combien ils étaient bien traités. Nous sourions : cette affirmation ne serait-elle pas le fruit du manque d’objectivité du Parti communiste vietnamien ? En tous les cas, il est bon de se promener dans ce vestige de la guerre et de ses saloperies. Mes camarades et moi-même n’étions pas nés à l’époque de la colonisation française – je n’étais même pas encore français – et nous ne ressentons aucune culpabilité, mais il est bon de se rappeler ce dont le pays des droits de l’homme est capable.

Les restes d’un B52 en pleine ville.

Outre le Old Quarter, bonne partie du centre ville est occupée par l’ancien quartier colonial : de larges avenues bordées de bâtiments qui rappellent l’architecture occidentale. De nombreuses ambassades s’y sont installées dans d’élégantes bâtisses et villas. Ces avenues sont bruyantes et bordées d’immenses arbres magnifiques qui frôlent parfois les façades.

Nous ne payons pas l’entrée au mausolée de Ho Chi Minh – ce fut été un comble. Au milieu d’une immense esplanade partiellement couverte d’herbe sur laquelle quelques joggeurs joggent, l’immense bloc de granite fait face au parlement installé de l’autre côté d’une avenue animée par un trafic toujours aussi intense. Sur la gauche du mausolée, le siège du Parti, qui a élu domicile dans un bâtiment de style colonial : de jolis balcons constellent des parois d’un jaune moutarde vif que de grands arbres chatouillent de leurs feuilles vertes.

Ceci n’est pas un mausolée (mais le musée de Ho Chi Minh).

Le soir, place au tourisme nocturne. Nous arpentons l’une des rues les plus animées du centre ville historique. On nous propose successivement de l’herbe, de l’ecstasy, de la cocaïne, puis de gros ballons de baudruche gonflés d’un gaz censé faire planer doucettement. Comme toujours, on nous propose aussi de la nourriture, grillades, soupes et j’en passe. Malgré une vie folle et une jeunesse déchainée, nous découvrons que les bars ferment tôt. On dépasse difficilement minuit. Passée cette heure, les rideaux se baissent, lorsque la police vient signaler aux tauliers des bars qu’il est l’heure. Ce couvre-feu fait basculer la ville dans une autre phase : les rues se vident et les bars dont la devanture est fermée sont encore vivants à l’intérieur. Pour accéder aux entrailles de ces établissements, il faut soit connaître, soit se laisser guider par des rabatteurs qui vous signalent que derrière tel ou tel autre rideau de fer coloré de graffitis, le bar est ouvert et la fête bat son plein.

Curieux, nous nous laissons aspirer par un de ces bars au rideau tombé. Passé le pas de la porte d’un immeuble, nous empruntons un couloir sombre et étroit en compagnie de notre rabatteur attitré, puis accédons à une arrière-cour. Celle-ci offre à la fois un accès à un appartement situé au rez-de-chaussée de l’immeuble, à une sorte de buanderie, à des escaliers desservant les étages, et au bar. Accoudé à celui-ci, nous commandons un Long Island, le cocktail du fêtard qui n’a pas de temps à perdre : Gin, Vodka, Rhum, liqueur d’orange et Coca. La paille de notre verre balance avec nous sur une piste de danse encore fournie mais essoufflée. Le cœur de la fête a battu, vibre encore, mais on est plus proche de l’encéphalogramme plat que de toute autre chose. Alors qu’une jeune Danoise nous explique qu’elle a entamé un tour d’Asie seule après son bac, j’observe du coin de l’œil un groupe de jeunes Indiens imbibés et sympathiques qui tourne autour de deux jeunes filles. L’une esquive leurs avances et part danser, l’autre refuse un shoot de Tequila d’un sourire poli et lumineux.

Quelques déhanchés plus tard, alors que le bar se vide doucement dans quelques dernières notes de musique saturées, nous nous replions sur la rue. J’aperçois la fille au sourire et son amie près d’une vendeuse ambulante qui propose ce qui ressemble à des sandwichs. Le bánh mì – « pain de blé » en vietnamien – est un sandwich d’inspiration française. Farci de crudités, de viande et de sauce, ce morceau de baguette d’une qualité relative et souvent molli par l’humidité ambiante parvient malgré tout à être délicieux.

Une rue piétonne.

Les deux jeunes filles viennent juste de commander leur sandwich quand je m’approche. Égayé par la boisson, enivré par l’adrénaline de l’abordage et exalté par les parfums exotiques qui me suivent maintenant depuis des semaines, je m’avance en laissant une feinte confiance remplacer la peur qui m’habite. J’ai l’allure du chasseur et la peur du gibier. A quelle sauce vais-je être mangé ? Je me sens surtout l’âme d’un cosmonaute dans l’espace, je manque d’oxygène mais me lance dans une conquête spatiale. Je pénètre dans l’atmosphère sans savoir si la gravitation sera celle escomptée, si je serai aspiré ou rejeté. Impossible de me souvenir des mots qui sortent de ma bouche au moment de l’impact avec le binôme. Impossible aussi d’oublier la petite boule dans ma poitrine au moment où je comprends que mes paroles sont arrivées à leurs oreilles. C’est Le Moment, celui du Jugement : j’ai prononcé des mots, sont-ils dignes d’intérêt ? Suis-je digne d’intérêt ? Elles se retournent, m’envisagent – ne pas se démonter – ai-je déjà trop bu ? – sourire sans avoir l’air abruti – ne pas claquer des genoux. J’ai lancé l’hameçon mais c’est bien moi le ver de terre – envie de disparaître sous terre – ne pas ramper – tenir – les secondes durent des heures. Puis le sourire lumineux aperçu dans le bar réapparaît. Glup. J’écarquille un œil toujours timide mais désormais optimiste. Yeux dans les yeux, elle-est-en-train-de-me-sourire. Glup. Par politesse, je tente d’accorder autant d’importance à son amie qui me fixe aussi d’une paire d’yeux bleu clair maquillés autour, d’un grand sourire aux canines légèrement retroussées, de pommettes rose bonbon et d’une allure rondelette faite de sincère bonne humeur. Le verdict tombe : je vais être adopté. Allô Houston ?! On a posé le pied sur la lune.

Ma période d’essai commence. Au menu de la discussion, crudités, mie de pain et bœuf-poulet. Elles m’expliquent ce qu’est le bánh mì tout en essayant de ne pas répandre la moitié du leur sur le trottoir. Elles sont plutôt du genre très sympathique. Anna est russe et enseigne l’anglais à Hanoï. Elizabeth est anglaise et vit en Russie. (…) « Anna est russe et enseigne l’anglais à Hanoï. » (…) Anna. Un prénom charmant, doux, petit, adorable, international, intelligent et renversant de beauté. « Anna est russe, enseigne l’anglais à Hanoï ». Et son prénom lui va à merveille. Teint clair, peau lisse couleur blanc sibérien, yeux noisette vifs, cheveux châtains. En la contemplant, je me demande à la fois comment j’arrive encore à participer à la conversation et comment elle a fait pour manger son sandwich aussi proprement.

Le sablier et les minutes se sont écoulés. Il se fait tard, l’heure de rentrer. De la plus désinvolte des manières, je signale à la troupe qui se compose maintenant de mes deux compagnons de voyage et de nos nouvelles copines qu’il serait bon de se revoir, tous ensemble. Paralysé, je laisse mon ami prendre le numéro de la dodue anglaise puisque je suis incapable d’en faire autant avec la reine des neiges. Nous prévoyons une bouffe dans les jours à venir et nous faisons remarquer que ce genre de promesses de fin de soirée alcoolisée débouche rarement sur une revoyure, malgré le sincère enthousiasme du moment. Le groupe se scinde en deux. On se reverra.

Hanoï, le lendemain. Ciel gris et bas, 29 degrés, atmosphère humide, mal de tête, estomac contrarié. La faim me pousse vers un kiosque qui sert des bánh mì à emporter. Mon premier ! Viande de bœuf, fromage et crudités fraîches. Au moment de la commande, je lis à haute voix quelques mots d’alphabet latin inscrits à la craie sur l’ardoise. En suivant les règles de prononciation de ma propre langue, j’articule une phrase qui n’a pour moi aucun sens. En face de moi, sourcil froncé et paupières encore plus plissées qu’à l’accoutumée, le jeune homme finit par sourire : il se marre de mon accent mais semble avoir compris mon choix. Dans son tablier de grand-mère, il tourne les talons et entame la préparation de mon sandwich. Quelques minutes plus tard, il me tend le produit fini enveloppé d’un sachet en plastique. Il me signale qu’il y a glissé une banane au nom de la formule à 30.000 VND, soit moins de 1,50 euros pour un copieux et délicieux street food. Ce sandwich me remplit d’une farineuse nostalgie franco-française et me replonge dans les délices entrevus la nuit dernière. Nous sommes en Asie et lisons un alphabet latin pour commander un morceau de baguette. Les Français sont donc arrivés à conquérir le Vietnam et à y laisser leur trace. Ma gueule de bois scotchée au front, slalomant entre les scooters, je flotte comme un cosmonaute à la recherche d’un second souffle et croque dans mon sandwich avec appétit. Allô Houston ?! On marche sur la lune.

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